Carnet de voyage – [Épisode 6] Hiroshima, l’œuvre retrouvée
Au Japon, l’ultime traversée du voyage s’accomplit à Hiroshima où, dans l’évidence du symbole, apparaît une énigme plus intime par laquelle s’entrelacent la mémoire, le projet et la grâce, touchant au cœur ce que révèle l’acte d’habiter la cité.
À l’affût de ma prochaine destination, je traverse les allées carrelées de la gare d’Osaka, dépassant distraitement une succession d’affiches jusqu’à ce que l’une d’elles annonce en lettres pastel « Visitez Hiroshima, la ville de la Paix ». D’immédiats souvenirs d’histoire me reviennent, bientôt troublés par la survie de ce lieu qui prétend désormais incarner la paix. Or, la paix, appartenant au royaume des idées, ne connaît ni édifice, ni place, ni quartier ; rien qui ne puisse, en apparence, être dessiné, construit ou habité. L’énigme me suffit et, billet en poche, j’embarque vers Hiroshima, décidé à comprendre comment la ville peut donner forme à un idéal si vaste.
Le hasard des places m’assoit à côté d’un étudiant du nom de Satoshi. Intrigué par mon voyage, je lui confie l’objet de ma quête. « Hiroshima est loin d’avoir toujours été pacifique ! », observe-t-il. Ne connaissant que le drame qui l’a condamnée à la mémoire, je me refuse à commencer son récit au jour de l’atome.
Mon voisin m’invite alors à découvrir les couches de son histoire, qu’il gratte avec la précision de l’archéologue, remontant à la fin du XVIe siècle lorsqu’une bourgade se développe autour du château d’un général. Trois siècles plus tard, elle s’affirme place de garnison et centre opérationnel d’un Empire en conflit. Puis viennent les progrès du XXe siècle, qui l’enrôlent dans un vaste appareil industrialo-militaire d’où sortent fusils et obus, avant de devenir lieu secret où l’armée expérimente un programme d’armes chimiques. Forgée depuis l’aube par les fièvres hégémoniques, elle finit par être anéantie par leur expression la plus absolue le 6 août 1945 à 8 h 15, rasée par la première bombe atomique de l’humanité qui la réduit au désert nucléaire.
Je reprends un moment ma respiration. Le paysage s’étire par la fenêtre, et me voilà songeant à la manière dont nos cités deviennent l’étendard des Hommes, puis l’échiquier tragique de leur rivalité lorsqu’elles sont précipitées dans leurs fureurs, devenant tour à tour arène, cible et mémorial.
Le train s’arrête. Hiroshima.
Satoshi me salue et, sur sa recommandation, je monte dans un taxi vers le musée de la Paix.
À l’intérieur, le sombre parcours retrace la chronologie de l’apocalypse et s’achève devant une pierre. Sa surface retient une étrange trace noircie. Les contours d’un corps s’imposent. La silhouette du passant. Imprimée par les forces les plus extrêmes lorsque la boule de feu plus chaude que le soleil se libéra dans un souffle qui arracha la matière à elle-même et emporta, dans un éclair sans bruit, cent quarante mille âmes. Peut-on seulement s’imaginer ce qui interrompit la continuité de leur monde, sous cette colonne de feu dressée vers le ciel, et transforma en négatif brûlé le réel lui-même ?
Je quitte les témoignages de l’horreur et regagne l’extérieur, saisi par l’hiver. Hiroshima, ou l’œuvre de la destruction. L’idée me surprend ; peut-on parler d’œuvre lorsqu’elle consiste à soustraire à une société les lieux où elle avait ancré son existence ? Lorsque bâtir est un acte de civilisation, détruire me semble alors en devenir la négation.
Porté par le flot des promeneurs, je m’engage dans la principale galerie marchande du centre, le shōtengai. Entre les enseignes à la mode, une boutique fermée expose derrière sa vitrine quelques photographies d’archives. L’une d’elles célèbre cette même rue, éclairée. 1931. L’évidence de la permanence s’impose : si la matière a disparu dans le brasier, le tracé demeure jusqu’à aujourd’hui. J’entreprends donc de reconstituer, au fil de cette petite collection, la manière dont la société rebâtit son chez-soi après la catastrophe.

Crédit : C. M.
Photo : À 24 ans et diplômé urbaniste de Sciences-Po Paris, Clément Maucourt a troqué le confort d’un CDI pour un sac à dos et une année de tour du monde. À travers les continents, il rencontre celles et ceux qui pratiquent l’urbanisme et livre, au fil de chroniques sensibles, un récit incarné des villes telles qu’elles se vivent, se construisent et se rêvent aux quatre coins du monde.
Tout commence quelques heures seulement après la détonation, lorsque les habitants épargnés – en partie évacués peu avant en prévision d’un raid aérien – sont revenus. Mais comment revenir vers ce qui n’est plus ? Les uns recherchent l’emplacement de leur maison, les autres retrouvent l’axe du shōtengai pour y refabriquer leur boutique ; chacun, tandis que le sol brûle encore, regagne son adresse. La renaissance de Hiroshima commence ainsi dans cet humble réflexe d’habiter, qui prolonge la ville par l’attachement au lieu et aux usages, selon des repères devenus informels. Vient ensuite la reprise des essentiels : six heures après l’explosion, l’eau recommence à couler ; deux jours plus tard, les rails reconnectent les rives, et les premiers abris vendent déjà les légumes et le saké ; le lendemain, quelques tramways circulent de nouveau. Hiroshima était-elle encore Hiroshima ? L’irrépressible mouvement de ses habitants vers les coordonnées affectives d’un monde qui n’était plus m’invite déjà à le croire.
Au terme de la galerie, je franchis un pont, au bout duquel m’attend une imposante carcasse de brique et de béton, coiffée de la fine ossature métallique de sa coupole éventrée. Le Dôme, unique édifice demeuré debout dans le supplice, à cent soixante mètres de l’épicentre. Les bancs tournés vers lui sont tous déjà occupés. Je m’assois à côté d’une dame, âgée. Nos regards se croisent, prélude à quelques paroles. Tomoko aura 101 ans cette année.
D’ici, que reste-t-il ?
Elle n’évoque pas la bombe, mais décrit avec mesure la vaste entreprise engagée par la municipalité, en 1949, pour refaçonner son destin en symbole mondial de la concorde. En faisant du sacrifice de Hiroshima le cœur d’une nouvelle rhétorique, le premier maire élu après-guerre obtient le soutien de l’État à sa reconstruction. Dès lors, les projecteurs se braquent sur une scène réinventée, devenue l’icône d’une promesse voulue pour durer.
Le chantier mobilise toute une série d’instruments. D’abord le récit, en substituant à la « ville atomique » des Américains celui de la « ville de la paix ». Puis le droit, avec une loi spéciale qui décrète des mémoriaux, réaffecte plus de 345 000 m2 de terrains militaires à usages culturels et confie aux autorités locales comme aux citoyens la responsabilité d’entretenir cette vocation. Le plan, ensuite, qui donne une géographie à l’idéal en faisant du parc la pièce maîtresse du projet urbain, jusqu’aux douze hectares du parc de la Paix, aménagé au point zéro. Puis le patrimoine, qui élève et protège la preuve qui nous fait face au rang d’héritage universel. Enfin, le concours d’architecture, lorsque Kenzo Tange, inspiré du Corbusier, donne au projet son architecture monumentale et ses vastes respirations de vide, devenant signature fondatrice du modernisme japonais, dans une composition ordonnée entre l’axe nord-sud reliant le Dôme et le musée, et l’axe est-ouest du boulevard de la Paix.

Crédit : C. M.
Tomoko était-elle architecte ? Urbaniste, engagée à cette époque ? Je ne le saurai pas. Son discours prend fin lorsqu’elle me remercie pour mon attention.
Je me retire de l’échange dans le respect de la commémoration, traverse le parc de la Paix, quitte les mémoriaux et me laisse reprendre par le présent et son tissu. Et à mesure de la marche, je me surprends à flâner. Possibilité troublante que celle de la flânerie ici, lesté plus tôt des images les plus graves. Pourtant, le lieu qui m’entoure échappe à l’imaginaire que son nom convoque, concentrant son drame dans quelques grandes pièces mémorielles plutôt que de le rejouer à chaque coin de rue. Partout ailleurs, il poursuit simplement son existence, inspirant ce que les aires japonaises inspirent si souvent : l’ordre. Doucement, l’œil s’habitue à la partition de rectangles métronomiques faite de balcons et de cages d’escalier, qui rythment les façades de petits carreaux céramiques et de bardages. Les tours orthogonales, graves, aux tons perle, sable et tabac deviennent lisibles et prévisibles, alignant leurs silhouettes aux arêtes franches qui ignorent tout de la courbe. Dans son ordinaire, l’urbain compose son esthétique par la rigueur géométrique de son bâti, laissant aux lumières et aux ombres le soin d’en devenir les principaux ornements. La nature même paraît soumise à cette retenue, lorsque le parc, loin d’être forêt, se fait pelouse domestiquée. Suspendue entre la ville présente et disparue, Hiroshima dévoile peu à peu son atmosphère qui n’est finalement ni tragique, ni mélancolique, mais faite de cette coexistence entre l’extrême violence de ce qui fut, et l’extraordinaire banalité de ce qui est.
Le jour décline. J’attends au feu. Le tram passe. Les gens rentrent chez eux, et les lumières s’allument derrière les fenêtres. Le quotidien semble bouleversant.
Mon chemin me dépose au jardin Shukkei-en. Un dernier rayon de soleil réchauffe une pensée violine, que je contemple dans sa fragile évidence. À côté d’elle, une stèle. « 1,6 kilomètre de l’épicentre ». Dans ce face-à-face silencieux se tiennent ensemble le terrible et le merveilleux.
Et tout se révèle soudainement digne d’attention, tout ce que la ville rassemble, orchestre et offre devant moi. Alors qu’on avance, on demeure, on aime et on patiente, j’éprouve avec une intensité nouvelle la présence du monde que je viens de traverser ; comme si, dans la simple densité de l’existence partagée, la cité devenait le réceptacle naturel de la paix retrouvée. Pensée violine de Hiroshima, tu m’apprends ce soir un regard accordé, désormais attentif à la grâce discrète de ce qui continue simplement d’être, là où le monde a cru, un instant et pour toujours, que plus rien ne serait jamais.
Et le tram, au loin, continue de filer.
Clément Maucourt
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