« Le commerce agit comme une vigie »

Urbanisme a rencontré Philippe Dugot, géographe à l’université Toulouse Jean-Jaurès, récemment élu à la tête de la commission « Commerce, consommation et territoire » du Comité national français de géographie. Entre héritage des Trente Glorieuses, contradictions environnementales et recomposition des classes sociales, il analyse le commerce comme révélateur – et moteur – des mutations contemporaines.

crédit photo : D. R.

En 1984, dans l’un des premiers ouvrages collectifs de la commission, Jacqueline Beaujeu-Garnier [1917–1995, créatrice de la commission, ndlr] écrivait que « le commerce est étroitement lié à toute forme de société humaine […] Le géographe est bien placé pour étudier les activités commerciales aussi bien dans leur implantation que dans leur fonctionnement ». Partagez-vous toujours cette lecture aujourd’hui ?

Je n’ai pas connu Jacqueline Beaujeu-Garnier personnellement, mais je l’ai beaucoup lue. C’est quelqu’un qui a avancé des choses très intéressantes, notamment avec Annie Delobez, avec qui elle a fait paraître le manuel La Géographie du commerce, en 1977 [éd. Masson] – un ouvrage qui montre bien que le commerce en dit beaucoup sur nos sociétés.

Je n’emploierais pas exactement les mêmes termes qu’elle, car chaque époque a ses catégories. Ainsi, dans l’ouvrage mentionné, elle consacre un chapitre à l’organisation du commerce dans les pays « socialistes » (on note les guillemets de l’auteur).

À l’époque, cela avait du sens géopolitique, opposant, au travers d’organisations commerciales bien différentes, deux systèmes économiques aux aspirations divergentes. Autre différence, on associe davantage le commerce à la consommation. Au moment où elle écrit, nous sommes aux prémices d’une « deuxième révolution commerciale », celle des Trente Glorieuses : la modernisation du commerce fordiste, avec l’irruption des supermarchés, des hypermarchés et tout le bouleversement économique, territorial et urbain qui l’accompagne. Le commerce dit alors la société de consommation et la transformation des modes de vie et donc des territoires. Si le consommateur est présent chez Beaujeu-Garnier, il dessine d’abord des aires d’attraction et des logiques économiques en construction.

Aujourd’hui, l’étude du commerce éclaire d’autres évolutions dans les modes de vie, les organisations territoriales et des processus sociaux spécifiques, la croissance des inégalités par exemple. Il reste donc une interface sectorielle tout à fait pertinente. C’est d’ailleurs le sens de mon HDR [habilitation à diriger des recherches], dans laquelle je défendais l’idée que le commerce a un rôle heuristique : il aide à comprendre et à visualiser des phénomènes. Quel que soit l’angle – déclin ou expansion, ville ou campagne –, le commerce agit comme une vigie. Mais il n’est pas simplement une conséquence ; il anticipe aussi les évolutions. Il peut ainsi être un moteur de transformation, voire d’exacerbation de faits sociaux et de processus spatiaux, tel l’étalement urbain, ou, à l’inverse, servir une aspiration à une proximité renouvelée.

 

En quoi l’approche géographique est-elle particulièrement pertinente pour analyser le commerce ?

L’intérêt d’aborder le commerce par la géographie tient précisément au fait que cette discipline se situe à la croisée de plusieurs dimensions – économiques, sociales et environnementales – et permet de les articuler au travers du fonctionnement territorial. Cela permet ainsi de lire, d’une façon critique ou au moins distanciée, les formes d’un rapprochement entre commerce et développement durable – transition, aujourd’hui – par les différents acteurs économiques du secteur, voire les collectivités.

 

Depuis les années 1980, les thématiques, les problématiques et les méthodes de la géographie du commerce ont profondément évolué, parallèlement aux transformations du commerce lui-même. S’agit-il, selon vous, d’un véritable renouvellement du champ ou plutôt d’un élargissement progressif de ses objets et de ses approches ?

Notre regard sur la modernité et le progrès a profondément changé. Depuis les années 1990–2000, il est devenu de bon ton de critiquer le commerce moderne, les grandes surfaces ou encore la consommation, alors même que nous n’avons jamais autant consommé de biens matériels.

Dans les années 1950–1960, au contraire, l’irruption du commerce moderne était perçue comme une amélioration, et largement adoptée. Elle s’est traduite par une baisse des prix et par une forme de libération vis-à-vis de la proximité entre lieux de vie et de consommation. Il y a donc toujours une question de perception liée au moment historique.

Aujourd’hui, nous mesurons davantage le prix de cette modernité : prix urbain, paysager et territorial, mais aussi en termes de mobilités automobiles. Notre rapport à la consommation tend aujourd’hui vers une forme de mauvaise conscience : nous sommes plus informés des effets de certains modes de consommation, sans que cela ne modifie encore réellement nos pratiques. Pour reprendre les termes d’Élisée Reclus, nous mesurons une forme de « régrès ». Et le commerce est, une fois encore, un indicateur très précieux, car il rend visibles ces tensions. On observe ainsi une polarisation : d’un côté, un commerce populaire, dont l’objectif est de servir le plus grand nombre, quel qu’en soit le coût social ou environnemental ; de l’autre, un commerce qui cherche à se donner bonne conscience – commerce de proximité, circuits courts, produits biologiques. Cela renvoie à une dynamique plus large de « démoyennisation » sociale.

Lorsque j’ai travaillé sur le commerce de gros, au début des années 1990, je n’abordais pas frontalement les questions environnementales. Elles étaient présentes en filigrane, dans une approche avant tout économique. Aujourd’hui, ces enjeux sont devenus centraux, notamment à travers la logistique. On parle beaucoup de transition, mais il existe en réalité une pluralité de trajectoires possibles pour le commerce.

Lorsqu’on étudie la ville, on constate que le commerce est essentiel : il participe de l’urbanité et de l’animation. Une rue sans commerce est une rue peu vivante. Lorsqu’on parle des shrinking cities [villes en déclin], le départ des commerces est un indicateur du déclin. En tant qu’aménageur, je peux donc considérer que des dispositifs comme Action cœur de ville [cf. notre numéro 448] sont pertinents, car ils redynamisent certains territoires. Si des élus se battent pour maintenir des commerces, c’est bien que cela a du sens. Mais faut-il pour autant favoriser tous les commerces ? Ne faut-il pas prendre en compte ce qu’ils vendent, leur empreinte écologique ? C’est là qu’apparaît une tension entre une logique aménagiste et une logique environnementaliste.

  

Dans l’ouvrage Territoires du commerce populaire (Edul, 2024), vous signez un chapitre intitulé « L’intérêt heuristique d’étudier le commerce populaire ». Vous y écrivez que la prééminence supposée d’une classe moyenne a pu faire disparaître le concept même de classe sociale, alors même que la dimension populaire n’a jamais cessé d’exister.
Faut-il aujourd’hui réinvestir plus frontalement la question des classes sociales dans l’analyse des espaces commerciaux ?

Pendant un temps, les classes sociales ont été considérées comme des catégories dépassées, renvoyant au marxisme et jugées peu opérantes. Aujourd’hui, elles reviennent dans l’analyse, car on observe de nouveau des formes de segmentation – même si elles ne sont plus celles d’il y a cinquante ou soixante ans.

L’entrée par la consommation est, à cet égard, particulièrement éclairante. On constate, par exemple, une extension du commerce populaire. Le hard discount en est une illustration : certaines enseignes ont connu un processus d’embourgeoisement avant d’y revenir. Des enseignes comme Action ou Normal proposent des produits à bas prix, mais pas nécessairement de première nécessité : il s’agit souvent de biens de consommation permettant de se faire plaisir. Or, derrière ces prix bas, il y a aussi des réalités sociales et géographiques – des formes d’exploitation, une déconnexion entre les lieux de production et de consommation. C’est ce que je désignais dans Territoires du commerce populaire comme « le peuple contre le peuple ».

À l’autre extrémité, on observe le développement de commerces plus élitistes – rues du luxe, grandes marques – qui valorisent une consommation moins standardisée, plus distinctive. L’affirmation de soi passe alors par des produits rares, parfois très chers. Cette logique repose en partie sur la rareté et sur des mécanismes de valorisation qui peuvent aller jusqu’à la spéculation.

On a donc, d’un côté, des commerces qui jouent sur la masse, quels qu’en soient les coûts sociaux et environnementaux, et de l’autre, des commerces qui jouent sur la rareté – sans être exempts, eux non plus, de contradictions, notamment en matière environnementale. Dans ce contexte, le concept de classe sociale reste pertinent. J’y ajouterais même celui de classe sociospatiale : il y a ce que l’on est, et il y a là où l’on habite. Les deux sont souvent liés et tendent à se renforcer mutuellement. Ils conditionnent nos pratiques de consommation – ce que nous consommons, où et comment.

Il existe bien, selon moi, des classes de consommateurs. En revanche, je suis plus réservé sur l’idée d’un « citoyen consommateur » tant la conciliation entre la pensée et l’action est difficile en matière de consommation, et tout simplement financièrement contraignante pour beaucoup.

 

Quelles lectures accompagnent aujourd’hui vos réflexions ?

Je suis en train de relire Du bon usage de la lenteur, de Pierre Sansot [Rivages poche, 2000]. Cela m’amène à réfléchir aux questions de vitesse, de mobilité, d’immobilité, de transition. Peut-on réellement envisager de ralentir nos sociétés ? Est-ce un projet suffisamment fédérateur ?

Lorsqu’on regarde ces enjeux, on voit bien que la sobriété s’impose au moins en tant que question à poser. Mais, dans la pratique, c’est beaucoup moins le cas. Qui est réellement prêt à se l’imposer ? Et, appliquée au commerce, la question devient encore plus complexe : n’y a‑t-il pas là une forme d’oxymore ? Comment penser un commerce sobre ? Comment promouvoir la sobriété sans générer de frustration – et donc sans poser des problèmes de désirabilité, d’acceptabilité, voire de faisabilité ? Et sans déshabiller des villes dont l’activité commerciale est tout de même une parure d’urbanité essentielle ?

Par ailleurs, j’ai relu récemment les caricatures d’Honoré Daumier, notamment celles consacrées aux transports en commun. Je me suis demandé dans quelle mesure ce qu’elles disent reste, encore aujourd’hui, pertinent. Il en a dessiné d’autres, bien peu sympathiques, sur les commerçants. L’interrogation est la même d’ailleurs.

Propos recueillis par Lucas Boudier

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