Carnet de voyage – [Épisode 5] Kuah, ou la destinée de la destination

Une halte sous les tropiques, sur l’archipel de Langkawi, en Malaisie, nous fait découvrir comment un village de pêcheurs est devenu un pôle touristique national. Aujourd’hui duty free géant sans identité, figé dans une autre époque, le territoire cherche son nouveau souffle.

 

Au milieu du monde, mon corps fatigue. Après les tissus brûlants de New Delhi et les falaises vitrées de Singapour, j’éprouve un besoin naïf de paradis. Je choisis l’archipel de Langkawi, en Malaisie, pour suspendre un instant mes réflexions urbaines et m’offrir une parenthèse de repos. Sable fin et eaux turquoise : la promesse existe déjà dans l’évidence du plaisir à venir. Mon vieux coucou de liaison traverse un ciel chargé et se pose sous un déluge tropical. Le tarmac exhale une vapeur épaisse. La mer est hostile. Moi, je débarque les mains dans les poches, pensant léger que la pause ne se prépare pas. Il me faut alors gagner Kuah, capitale du district, pour y puiser quelques informations.

J’embarque dans un taxi vert fluo qui fend la grisaille, traverse une forêt dense puis débouche sur la ville, soudaine. Parkings, boutiques et hôtels ; tout est là. Mais tout est vide. La scène semble dressée sans acteurs. En me déposant, le chauffeur me taquine : quelle idée de venir en pleine saison des pluies ! Sous mes pieds, une nappe de goudron dégage une odeur lourde et autour de moi, enseignes criardes, vitrines saturées et musiques éparses composent un décor à la fois joyeux et inquiet. Étrange ensemble, trop enfantin pour paraître déjà si vieux. En l’absence des foules, les formes se trahissent. Les crépis défraîchis se tachent de coulures, les couleurs délavées semblent provenir d’une décennie mal refermée dont les logos, périmés, subsistent en vestiges. Par réflexe d’urbaniste, je tente de situer ce que je vois, repensant à mes leçons sur la manière dont les destinations touristiques naissent, prospèrent et s’épuisent. Pourtant, l’immature et l’usé semblent, ici, déjà se superposer.

Alors, j’enquête. Devant une boutique de téléphones, un vendeur tire nerveusement sur sa cigarette. « Khalid », lit-on sur son étiquette, semble être disponible à la conversation. C’est quoi, l’histoire d’ici ? Par sympathie ou pour tuer le temps, il se prête au jeu et nous ramène à la fin des années 1980. Sa main découpe l’air en gestes saccadés, ponctuant les étapes du développement de l’île qu’un filet de fumée prolonge encore. Tout commence lorsque le gouvernement malaisien décide de faire de Langkawi un pôle touristique national. Pour attirer vacanciers et investisseurs, l’archipel devient « zone hors taxes ». Il entre ensuite soudainement dans la lumière lorsqu’on y convie les dirigeants du Commonwealth à l’occasion d’un sommet. Puis vient une autorité de développement chargée de planifier. D’accélérer. Se multiplient les routes et les liaisons avec l’aéroport, les hôtels et les centres commerciaux, les parcs d’attractions. Et c’est tout. Dans sa dernière bouffée, Khalid disparaît derrière ses rangées d’écrans.

Je reste pourtant arrêté sur ce qu’il n’a présenté que comme un détail fiscal. Par duty free, c’est un territoire entier qui semble avoir été assigné à un motif de venue. Désormais, on viendra à Langkawi ; et Langkawi existera par l’avantage. Avant même de bâtir la destination, on a d’abord donné au lieu une fonction en le nommant. Le sol, lui, s’ajustera plus tard. Il s’est depuis couvert des infrastructures qui me font face, transformant l’île en dépôt géant de liqueurs, de cigarettes et de chocolat, entassés dans des boutiques qui ne portent ni la dignité d’un patrimoine, ni l’hu- manité d’une mémoire. Pupitre d’un échange économique, le bâti d’ici est serviteur, organisant le flux entre la voiture, le client, l’enseigne et le produit. Jusqu’à ce que la ville entière devienne cet espace pauvre, dispensé de signifier pourvu qu’il fonctionne.

Photo : À 24 ans et diplômé urbaniste de Sciences-Po Paris, Clément Maucourt a troqué le confort d’un CDI pour un sac à dos et une année de tour du monde. À travers les continents, il rencontre celles et ceux qui pratiquent l’urbanisme et livre, au fil de chroniques sensibles, un récit incarné des villes telles qu’elles se vivent, se construisent et se rêvent aux quatre coins du monde. crédit : C. M. 

Piégé dans ce labyrinthe de façades, je m’engage dans une traverse où les boutiques n’ont plus la même assurance plastique.Elles tiennent à peine, faites de maigres planches. La plupart sont abandonnées, comme si personne n’avait pris la peine d’en déclarer la fin. Une cellule demeure ouverte. Immobile parmi les hameçons et les cordages, le propriétaire me salue. Âgé, fondu dans son comptoir. Comment était-ce, ici, avant ?

Il s’appelle Radzuan, laisse passer un silence, puis raconte le temps du village de pêcheurs, lorsque l’enfant qu’il était grandissait dans la maison sur pilotis. Le matin commençait tôt, on partait en mer avec les frères et le père, relevait les filets, tirait les poissons que l’on portait ensuite au marché. On traversait entre les cabanes par les passages les plus courts, ceux que tout le monde connaissait. L’école n’était pas toujours une évidence ; travailler avec ses parents, si. Avec le recul, admet-il, la vie avait son ordre. Le Kuah de son récit reprend soudain l’épaisseur que les vitrines avaient effacée. Je me demande alors si c’est cela, la grammaire d’un lieu. Au-delà des rues et des bâtiments, il y a cette œuvre souterraine par laquelle le temps et ses êtres infusent leur terre de gestes, de rythmes et de souvenirs.

Je recule d’un pas. Radzuan et son abri semblent désormais perdus au milieu d’un brouhaha creux et rapide. Autour de lui, la destination a répété des unités interchangeables, dans ce nouveau monde qui parle fort pour être compris tout de suite. On n’a désormais plus le temps de l’ambiguïté d’un territoire ; et par excès de signaux simplistes, le passant doit savoir où acheter, où circuler, où déguster et par où repartir. Or, plus je regarde autour de moi, moins je distingue ce qui m’entoure. Le Kuah d’aujourd’hui a‑t-il toujours un sens ? Moi, répond-il, je suis toujours là.

2001 ? Lui et moi avons donc le même âge. Et moi, petit être voyageur qui me sens dans la force de la jeunesse, je me retrouve face à ce colosse naufragé auquel j’aurais prêté une vie bien plus longue. Vingt-cinq ans auront donc suffi pour plaire et déjà dis- paraître. Autour de lui, pourtant, les palmiers plantés pour l’orner continuent de grandir. Forts. La scène est absurde. Le nouveau-né dragéifié toise son double promis à la pelle mécanique, dans une ressemblance suffisante pour faire peser sur lui l’ombre de sa propre ruine. Ces géants de béton sont les enfants de la destination. Apparentés par leur fonction, rivaux par leur présence, ils se livrent à un combat fratricide sans véritable victoire, chacun ne durant aussi longtemps qu’il ne demeure capable de plaire. Et lorsque la marée humaine reflue, la silhouette perd sa tenue : mettant à nu ces Goliath bariolés, trop massifs pour disparaître, mais déjà trop vides pour encore faire monde.

 

crédit : Clément Maucourt

Non loin du combat, le littoral est en travaux. Y flottent les affiches éclatantes qui promettent les progrès de Langkawi City, vaste plan de redéveloppement de Kuah. Prospérité et iconicité y sont annoncées, avec l’arrivée de franchises bien connues qui nous régaleront bientôt de Big Mac et de Frappuccino. Au milieu du chantier, se dresse une tour Eiffel recomposée dans le vocabu- laire du minaret : la Maha Tower, seconde plus haute du pays, spectaculaire. Solitaire.

Je reste perdu, au milieu de cet immense acte chirurgical où certains organes lâchent tandis que d’autres sont transplantés et célébrés. Je me rappelle maintenant son nom : Richard Butler, père du modèle du cycle de vie des destinations touristiques. « Toutes commencent par être explorées, puis se développent, atteignent leur maturité, stagnent, puis basculent vers le déclin et, parfois, se relancent », disait le professeur. Or, Kuah trouble sa courbe. Territoire condamné, à la manière de Sisyphe, à pousser éternellement les mêmes décors du plaisir pour rester désirable. Et c’est à grands coups de Starbucks, de saveurs importées et de formes d’ailleurs, que l’on prétend ici redonner vie au lieu en reconduisant les causes de son usure prématurée.

J’échoue enfin sur la plage. Une pluie fine a repris et recouvre ce décor de petits royaumes qui ne m’intéresse plus. Sans condamner le désir de chercher un rivage où se reposer, je découvre qu’il n’y a plus rien d’innocent dans cet élan, qui appelle souvent à une cadence effrénée qui finit par épuiser ce que l’on venait admirer. Au loin, deux montagnes me retiennent. On les dit parmi les plus anciennes œuvres géologiques de la planète. Elles portent le nom de Raya et Cincang ; deux titans dont la légende raconte que l’affrontement, au cours d’un repas, fit naître Kuah d’une coupe de sauce renversée. Autrefois, les géants donnaient l’origine d’un monde. Ceux qui prolifèrent aujourd’hui sont factices, faits de béton et couronnés d’enseignes, et encombrent après avoir servi. L’île sera-t-elle un jour libre de s’appartenir de nouveau ? Au-delà de son déclin ou de sa relance qui semblent sceller son destin, je lui souhaite une autre voie : celle de retrouver sa durée, ses récits et son sens. Et redevenir lieu, capable d’exister au-delà des pulsions de ceux qui le traversent. (À suivre.)

Clément Maucourt

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