Il faut dépasser l’unique adaptation des villes au réchauffement

par Mireille Roddier, Mathias Rollot, Nathanaël Wallenhorst

Notre été est sans précédent : avec plus d’une cinquantaine de jours de canicule, on parle de l’été le plus chaud jamais enregistré en France. La sécheresse a été extrême et les nappes phréatiques au plus bas ; des méga-feux d’une ampleur inédite ont eu lieu dans l’Hexagone ; une tornade a rasé un village en quelques minutes ; des grêlons de 8 cm ont atterri dans le Doubs ; les élevages de volailles, porcs et bovins ont fait face à une surmortalité insoutenable qui a saturé les filières d’équarrissage et l’agriculture a affiché des dévastations record (-23 % pour la production de pommes de terre, ‑30 % pour celle de maïs…). Le tableau est marquant. Mais comme aucun des 26 points de bascule du système Terre n’a encore été franchi, les événements de cet été sont encore loin de donner la mesure des incidences non linéaires à venir. La transformation du climat sur nos existences sera bien autre ; elle reste encore difficile à concevoir. Dans ce contexte, mettre en œuvre des mesures radicales d’atténuation de notre impact anthropique est plus urgent que jamais. Pour l’heure, les débats publics s’engagent surtout sur l’adaptation de nos modes de vie, convaincus à tort que nous pourrons nous adapter à un réchauffement de +4 °C ou que le changement climatique pourrait apporter un futur désirable (1). Et dans l’esprit de beaucoup, le réchauffement climatique amènerait pour problème principal le « confort d’été », tout en faisant disparaître celui du « confort d’hiver ». C’est pourtant loin d’être si simple.

D’importantes discussions scientifiques portent sur les transformations en cours du jet-stream et sur l’affaiblissement de « l’AMOC » (pour Atlantic Meridional Overturning Circulation) – ce système de circulations océaniques de l’Atlantique qui transporte la chaleur des tropiques vers l’Europe et influence les régimes de précipitation. Parmi bien d’autres effets, ces transformations climatiques auront notamment pour conséquence d’accentuer les contrastes saisonniers en Europe. Autrement dit, si les étés continueront de se réchauffer avec des canicules plus intenses et des épisodes extrêmes plus violents, ce sont aussi des vagues de froid hivernales plus soudaines et plus sévères qu’aujourd’hui qui vont se multiplier, en particulier en Europe du Nord-Ouest. Les études scientifiques les plus récentes affirment qu’il n’a jamais été si probable que tout cela survienne à court terme (2).

Parallèlement, les alertes se multiplient sur la survenue imminente du phénomène El Niño le plus intense jamais mesuré (3), dont les conséquences sur tous les pays et le pourtour du Pacifique devraient être catastrophiques non seulement en termes de morts directs, mais aussi de difficultés majeures sur le commerce international, les approvisionnements et réserves en lien avec ces géographies. Tout cela, une fois de plus, est abondamment étudié, présenté et commenté par la science ; et de longue date.

Crédit photo : D. R. 

S’ils et elles savent entendre les conclusions scientifiques, les acteurs du bâtiment, architectes, urbanistes, artisan·es, industriel·les, législateur·ices et personnalités politiques peuvent tenir une place de choix dans la prise en compte de ces phénomènes climatiques complexes et l’identification des actions à mettre en œuvre pour y faire face. Alors que nous sortons à peine de cette période estivale infernale, nous appelons ces milieux à se mettre en ordre de marche pour promouvoir la transformation nécessaire de la société. Une transformation radicale est à mettre en œuvre au plus vite, à tous les niveaux. Elle ne pourra réussir à adresser les bonnes problématiques à la bonne échelle que si elle est conduite par les territoires en dialogue étroit avec les sciences de la Terre et des sociétés.

À l’échelle des édifices, nous allons, en effet, être confrontés à de nombreuses problématiques nouvelles. Pour en rester ici à la seule question du climat et des températures, relevons à quel point, plus que de s’arrêter à la simple isolation, il est urgent de rappeler l’importance de réfléchir avec la question de l’inertie thermique des bâtiments – c’est-à-dire non seulement comment freiner les transferts de chaleur, mais aussi comment stocker utilement des masses de chaleur ou de fraîcheur qui seront ensuite progressivement restituées.

Il faut se rappeler, en effet, qu’avant que l’abondance d’énergie bon marché ne favorise la standardisation des matériaux et des procédés de construction, entraînant l’homogénéisation du bâti, les éléments fondamentaux de l’architecture se répartissaient en deux grandes familles matérielles. D’un côté existait le minéral (pierre, terre), généralement assemblé en tant que masse et travaillant en compression ; d’un autre côté se trouvait l’organique (bois, paille, laine…), généralement assemblé en ossature et plutôt associé aux forces en tension (4). Ces modalités constructives se recomposaient en mille et une déclinaisons, selon la spécificité du lieu – son climat, ses ressources et bassins de savoirs techniques –, mais aussi selon la capacité de stocker l’énergie thermique (maçonneries, éléments métalliques et céramiques) ou de réguler sa circulation entre porosité et isolement (menuiseries, charpentes, textiles). Ensemble, ces éléments ouvraient sur une infinité de possibilités constructives, pleinement situées dans l’espace et le temps, les géographies et sociétés. Elles fournissaient des stratégies et des tactiques populaires, situées et durables – biorégionales –, pour affronter les cycles et variations météorologiques et climatiques.

Hélas, le développement croisé de l’industrie, de l’économie capitaliste et de pratiques d’extraction et de combustion massive d’énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) a conduit à délaisser la gestion complexe des énergies naturelles gratuites, jugée trop contraignante, au profit d’une solution de facilité : maximiser l’isolation et alimenter le système en énergie à la demande. On ne saurait trop insister sur le renversement majeur, parfaitement inédit, que ces tournants historiques ont eu sur les manières de concevoir, de bâtir et d’habiter. Ces modes constructifs fossiles, issus d’une modernité déjà ancienne, constituent toujours le système de construction hégémonique à l’heure actuelle, que nulle réglementation thermique ou environnementale n’a réussi à contrecarrer. Comme l’ont montré de nombreuses démonstrations des décennies déjà – des travaux d’Henri Lefebvre et Ivan Illich à ceux de bell hooks – ces manières de bâtir et d’habiter le monde sont incompatibles avec les manières vernaculaires de vivre et de faire territoire en commun. À l’heure où s’effondre l’habitabilité terrestre, il importe de redire l’insoutenabilité écologique de leur fonctionnement entièrement fondé sur l’excès énergétique d’extraction, d’accumulation et de consommation.

Pour le dire au moyen d’une analogie, disons qu’ils sont à l’architecture bioclimatique ce que le bateau à moteur est au bateau à voile (5). Le premier n’a pas à se soucier des vents, courants, ni marées pour aller d’un point A à un point B tant que son réservoir est plein. Le second, lui, est entièrement contraint par les humeurs variables de ses sources d’énergie gratuite, mais son système énergétique n’est pas soumis aux cours de la Bourse, ne nourrit pas les superprofits issus de l’extractivisme impérialiste des multinationales fossiles. Et surtout, il ne ravage pas l’habitabilité planétaire.

Il est vital pour toutes et tous que les décisionnaires et concepteur·ices comprennent au plus vite que ce qui se dessine chaque jour un peu plus sous nos yeux est un monde qui a de moins en moins la capacité de fournir toujours plus d’énergie pour tous, à tout moment – que ce soit pour lutter contre le froid ou contre le chaud. Notre système énergétique n’a jamais été si fragile : il dépend en premier lieu de combustibles fossiles polluants, qui réchauffent l’atmosphère, entièrement importés et soumis aux multiples conflits géopolitiques en cours, et dont le pic de production devrait survenir à court terme (6) – et donc, en toute logique, dont les prix, instables, ne vont faire que monter et dont la disponibilité ne va faire que baisser. Notre système énergétique dépend en second lieu d’un réseau de centrales nucléaires non moins problématiques sur bien des points (déchets nucléaires, usages militaires, etc.) et qui doivent en plus s’arrêter lors des fortes sécheresses (comme ce fut le cas cet été dans plusieurs pays européens). Notre système énergétique dépend, en troisième lieu, de systèmes dits « renouvelables », dont la production reste intermittente et encore très minoritaire, dont les rendements globaux sont très faibles voire négatifs (lorsque plus d’énergie a été consommée pour fabriquer ces dispositifs qu’ils n’en produiront dans toute leur durée de vie), et dont l’existence même nécessite des quantités astronomiques d’énergie fossile, de terres rares, d’industries et de technologies de pointe, etc. – bref, d’une énergie dite « verte », mais qui s’avère jusqu’ici bien peu écologique et durable. Dans ce contexte, impossible de résoudre la question des conforts d’été et d’hiver par une simple isolation renforcée des édifices, combinée à des apports énergétiques massifs de chauffage ou de climatisation : ce sont des conceptions architecturales passives et frugales tout à fait différentes qu’il faut viser, pour les édifices neufs autant que pour les rénovations, combinées à des filières de matériaux bio- et géosourcés à la fois plus locales, robustes et compétitives. Ce qu’on nomme depuis quelques décennies déjà « bioclimatique (7) », et que l’architecture savait faire depuis toujours.

Si l’Europe reste pour l’heure protégée des conséquences directes d’El Niño, le ralentissement en cours de l’AMOC et du jet-stream va tout de même avoir pour conséquence d’accentuer ses contrastes saisonniers, avec des étés aux canicules plus intenses, mais aussi des vagues de froid hivernal beaucoup plus sévères. Tout cela suppose de préparer tout à fait autrement les espaces publics, les espaces verts, la structuration des villes, le rapport ville-campagne et les territoires eux-mêmes. Par exemple, pour pouvoir développer des couvertures végétales capables de soutenir la biodiversité urbaine, de résister aux canicules et de lutter contre les îlots de chaleur urbains, il va nous falloir trouver des essences végétales plus robustes, moins gélives, capables de supporter de plus grands extrêmes climatiques à la fois estivaux et hivernaux. Des métropoles aux villages, quels aménagements pour les espaces publics qui puissent à la fois apporter (ré)confort tant lors des canicules que lors de violentes tempêtes hivernales ? Le champ des problématiques ouvertes par l’accentuation des extrêmes climatiques est immense : de la transformation des modèles agricoles qui devront se montrer résistants à une plus grande amplitude thermique et à des événements météorologiques plus violents (grêle, inondation, etc.) jusqu’au défi de la maintenance et de la pérennité des infrastructures énergétiques, de communication et de transport. Deux certitudes se dessinent : premièrement, seule la perspective d’une double décroissance, à la fois économique et énergétique, fournit un antidote à l’excès contemporain et un horizon viable sur le long terme ; deuxièmement, seule l’intelligence collective située pourra penser des transformations territoriales à la hauteur des enjeux, c’est-à-dire capables d’intégrer ces problématiques anthropocéniques au service de la justice sociale et environnementale.

Photo : l”  »AMOC », Atlantic Meridional Overturning Circulation, crédit : D. R. 

Investir dans la compréhension partagée des fonctionnements dynamiques de nos villes et édifices devient plus nécessaire que jamais, en prenant au sérieux la capacité des populations à en prendre soin et la capacité des lieux à être manipulés par leurs occupant·es. En pratique, cette capacité est éminemment variable selon les individus et doit être pensée à l’aune des oppressions systémiques en place (de race sociale, de classe, de genre) pour être pleinement saisie (8) – c’est-à-dire que tout le monde n’a pas les mêmes moyens d’agir suivant où il se trouve dans la pyramide des dominations sociales. Mais dans l’idéal, cette capacité ne devrait pas être liée à l’origine de vos parents, votre lieu de naissance ou votre statut de « natif » ou « d’étranger » : ce sont les savoirs, savoir-faire et savoir-être écologiques qui devraient être les critères premiers de caractérisation de « l’autochtonie (9) ».

Cette capacité doit aussi être constamment réactualisée, pour autant que les processus anthropo-écosystémiques et les manières d’habiter durablement un milieu ne sont pas nécessairement transférables, ni dans l’espace, ni dans le temps pour un lieu donné. Autrement dit : ce qui a fonctionné ici, un jour, ne fonctionnera peut-être pas, ni ailleurs, ni ici, demain. Voilà pourquoi il faut à la fois retourner voir comment nos ancêtres habitaient et bâtissaient durablement, mais aussi entendre que ces modalités ne conviendront pas nécessairement à l’ère anthropocénique qui s’ouvre chaque jour un peu plus devant nous. Raison pour laquelle l’éducation doit tendre vers une compréhension biorégionale dès l’école élémentaire, et que les changements bio-géo-chimiques accélérés que traverse notre système Terre doivent constamment faire l’objet de vulgarisations et de discussions pour et par toutes les parties de la population : pour que les territoires puissent fonctionner à la fois en autonomie et en connaissance de cause. Ce que déjà énonçait bien le cofondateur du mouvement biorégionaliste Peter Berg en ces termes : « Nous avons désespérément besoin d’accroître les savoirs qui permettront aux individus et aux communautés de prendre des décisions écologiquement viables. C’est cela qui devrait devenir la fonction première des médias d’information contemporains et de l’éducation à tous les niveaux (10). »

Sans compréhension, sans temps et sans énergie habitante pour faire fonctionner les espaces publics et les édifices de façon bioclimatique, impossible d’aller vers des espaces alliant confort thermique et pertinence écologique (frugalité, durabilité, réparabilité). Avec un affaiblissement de l’AMOC et des épisodes extrêmes plus violents année après année, le développement d’une conscience biorégionale populaire est nécessaire pour faire fonctionner intelligemment des villes capables de réagir aux variations climatiques, améliorer la résilience collective et se maintenir dans une fourchette d’habitabilité sans rejeter d’externalités négatives sur nos voisins (11).

Face à la gravité extrême des enjeux climatiques, adresser le secteur de la construction et des manières d’habiter est incontournable. L’architecture sous toutes ses formes contient un potentiel de nuisances comme de transformation heureuse du monde. Elle est à penser et à construire en dialogue avec les sciences climatiques et les luttes écologistes, sans quoi nous allons très certainement nous retrouver pris dans un monde plus inhabitable encore.

Notes

(1) Mathias Rollot, Nathanaël Wallenhorst, « Pourrons-nous seulement manger à notre faim lorsque Lyon aura le climat de Rome en 2100 ? », Le Monde, 2026 ; Collectif, « Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique… », Terrestres, 2026 ; Loïs Mallet, « La résignation par l’enthousiasme », Revue Projet, 2026/3, n° 412, p.82–86.

(2) Valentin Portmann, Didier Swingedouw, Omar Khattab, Marie Chavent, « Observational constraints project a ~50% AMOC weakening by the end of this century », Science Advances, Vol. 12, Issue 16, 15 avril 2026. https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.adx4298

(3) Sur El Niño, voir la page de référence de l’Organisation météorologique mondiale : https://wmo.int/fr/themes/el-nino-la-nina. La qualification est du climatologue Zeke Hausfather : « The worst El Niño in recorded history is brewing – here’s how governments must prepare », Nature, 22 septembre 2026.

(4) Ces deux familles qui pouvaient aussi s’hybrider à l’occasion – par exemple dans le cas du torchis ou de la bauge, assemblage de masse et d’ossature, de terre et de fibres végétales. Et, bien sûr, des exceptions à la règle existent toujours (par exemple, le cas de la construction en fustes, dans laquelle la stéréotomie est réalisée au moyen de bois massif empilé).

(5) Mireille Roddier, « Lessons on Energy Sobriety », e‑flux, 2026.

(6) Michel Lepetit, « Pic pétrolier mondial et miracle du pétrole de schiste », Annales des mines, 111, 2023.

(7) Voir notamment David Wright, Manuel d’architecture naturelle (1978), Parenthèses, 2004 ; Edward Mazria, Le Guide de la maison solaire (1981), Parenthèses, 2005.

(8) Voir notamment à ce sujet les excellentes démonstrations de Fatima Ouassak, Pour une écologie pirate, La Découverte, 2023.

(9) Voir à ce sujet Mathias Rollot, Décoloniser l’architecture, Le Passager clandestin, 2024.

(10) Peter Berg, « Apprendre à se lier à un lieu de vie », dans Réhabiter, Wildproject, 2026.

(11) Mireille Roddier, « Not Cool », Places, 2026.

 

biographies des autrice et auteurs 

Mireille Roddier est Associate Professor à l’université du Michigan (Taubman College, Women’s & Gender Studies), spécialisée dans les relations entre rapports de pouvoir, consommation d’énergie et modes d’habitation. Autrice de nombreux articles dont les récents « Not Cool » (Places Journal, 2026) et « Lessons on Energy Sobriety » (e‑flux, 2026) et de l’ouvrage Lavoirs (Princeton Architectural Press, 2003).

Mathias Rollot est maître de conférences HDR à l’ENSAG-UGA, chercheur au Cresson (CNRS), spécialisé dans les relations entre l’architecture et les luttes écologiques et sociales. Il a notamment publié Les Territoires du vivant : un manifeste biorégionaliste (François Bourin, 2018, Wildproject, 2023), Décoloniser l’architecture(Le Passager clandestin, 2024) et Cartographier l’irréparable : désamorcer les bombes carbone (Actes Sud, 2026).

Nathanaël Wallenhorst est professeur à l’Université catholique de l’Ouest, membre de l’Anthropocene Working Group (AWG), et auteur de nombreux ouvrages sur l’anthropocène. Dernier paru : 2049. Ce que le climat va faire à l’Europe (Seuil, 2025).

 

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Illustration : Lila Castillo 

crédit photo : D. R. 


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