Le « malaise français » : faire face aujourd’hui, pouvoir construire demain
par Lise Bourdeau-Lepage, chercheuse et professeur de géographie à l’université Jean-Moulin-Lyon-III
Début 2025, l’Insee évalue la satisfaction moyenne dans la vie à 7,2 sur 10 chez les personnes de 16 ans ou plus en France métropolitaine, un niveau proche de 2015. Pourtant, en janvier 2026, 45% des personnes inscrites sur les listes électorales interrogées par le Cevipof retiennent la lassitude pour décrire leur état d’esprit. Contradiction ? Pas nécessairement. On peut être satisfait de sa vie aujourd’hui tout en s’inquiétant de l’avenir.
Comprendre ce malaise suppose d’examiner les marges de manœuvre dont disposent les personnes pour répondre à leurs besoins, conserver leur place et préparer leur avenir. Ces marges varient selon les situations sociales et les territoires. Leur réduction peut nourrir le malaise, sans en constituer la seule explication.
Faire face aujourd’hui
Le revenu ne dit pas tout de la liberté d’agir. Entre 2017 et 2025, les prix ont augmenté en moyenne de 19,5%, ceux de l’alimentation de 31,1% et ceux de l’énergie de 45,6% (calculs à partir des données Insee, 2026). Ces hausses pèsent inégalement selon les budgets. En 2022, les dépenses d’alimentation et de boissons non alcoolisées représentaient environ 17% du revenu disponible net chez les 20% de personnes les plus modestes, contre 8% chez les 20% les plus aisées (calculs à partir des données d’André & Buresi, 2024). Les dépenses pré-engagées, notamment celles liées au logement, aux assurances et aux abonnements, ont progressé plus vite que le revenu disponible en 2025 (+1,3 % contre +0,5 %, Beretti & Pereira, 2026). Elles pèsent sur ce qu’il reste pour les autres besoins.
L’épargne permet, quant à elle, de faire face aux imprévus et de préparer des projets, mais la capacité à épargner est inégale. En 2022, l’épargne nette représentait en moyenne 6% du revenu disponible net pour les 20% situés au milieu de l’échelle des niveaux de vie, contre 27% pour les 20% les plus aisés (André & Buresi, 2024). Ces écarts font la différence lorsqu’une difficulté survient ou qu’un projet se présente.
Les mêmes ressources ne donnent pas les mêmes possibilités
À revenu comparable, le coût du logement, les besoins de santé, la situation familiale et les soutiens disponibles font varier les marges de manœuvre. À ces différences de situation s’ajoutent celles liées au lieu de vie. Un emploi peut exister sans être accessible. Un médecin peut être proche sans pouvoir recevoir de nouveaux patients. En 2024, selon la Drees, l’accessibilité potentielle aux médecins généralistes était estimée à 1,3 consultation par an et par habitant standardisé pour les 10% d’habitants les moins bien desservis, contre 5,7 pour les 10% les mieux desservis. L’accès aux services ne dépend pas seulement de leur présence : horaires, capacité d’accueil et déplacements comptent aussi.
Dans certains espaces ruraux ou périurbains, la voiture reste indispensable pour travailler ou accéder aux services. Lorsque les distances sont longues et les alternatives limitées, la hausse du prix des carburants peut obliger à réduire d’autres dépenses.
Quand faire face devient arbitrer
Lorsque ces contraintes se cumulent, préserver l’équilibre quotidien exige de faire des choix : chercher une solution moins coûteuse, réorganiser la garde des enfants, différer une consultation. Ces ajustements ont un coût en temps et en attention, parfois en argent.
Pour préserver l’essentiel, on peut repousser certaines dépenses ou puiser dans ses réserves lorsqu’elles existent. Mais ces ajustements réduisent souvent les possibilités de faire face au prochain imprévu ou de préparer un projet. En 2025, 28,1% des personnes interrogées en France métropolitaine déclaraient ne pas pouvoir financer une dépense imprévue de 1 000 euros (Gleizes & Solard, 2026). À mesure qu’ils se répètent, ces arbitrages peuvent fragiliser la situation que l’on cherche à préserver.
Conserver sa place
Conserver sa place, ce n’est pas seulement préserver un revenu, mais aussi un logement, une organisation familiale, des relations sociales et des repères construits dans son lieu de vie. La crainte de perdre son emploi ou de voir son activité fragilisée peut peser sur les décisions avant même une baisse effective du revenu.
En cas de perte d’emploi, les possibilités d’en retrouver un dépendent du marché du travail local, des qualifications recherchées et des emplois réellement accessibles. Lorsque les réserves sont faibles, on dispose de moins de temps pour rechercher un emploi correspondant à ses qualifications et à ses contraintes de vie. La peur du déclassement peut ainsi concerner des personnes qui parviennent encore à équilibrer leur budget.
Se projeter demain
À la crainte de perdre sa place peut s’ajouter celle de ne plus pouvoir améliorer sa situation. Étudier, travailler et faire des efforts peuvent sembler ne plus suffire pour progresser socialement. Cette inquiétude porte aussi sur l’avenir des enfants. Pourront-ils accéder à une situation au moins aussi favorable que celle de leurs parents ?
Préparer l’avenir suppose de pouvoir anticiper ses revenus et de disposer de moyens pour réaliser ses projets : se former, déménager, acheter un logement ou aider ses enfants. Pour ceux qui souhaitent devenir propriétaires, des taux d’intérêt plus élevés réduisent la capacité d’emprunt, tandis qu’une épargne entamée par les dépenses courantes rend l’apport plus difficile à réunir. Les projets peuvent alors être reportés. Ces obstacles limitent aussi la possibilité de se constituer un patrimoine. Ceux qui disposent de réserves ou de soutiens familiaux sont mieux placés pour réaliser leurs projets.
Mais se projeter dans l’avenir ne dépend pas seulement des moyens dont on dispose pour réaliser ses projets. Il faut aussi pouvoir envisager les conditions dans lesquelles on vivra demain. En France, la faible croissance et le niveau élevé des défaillances d’entreprises nourrissent les incertitudes sur l’emploi et les revenus. À fin août 2026, la Banque de France recense près de 71 000 défaillances sur douze mois. Dans ce contexte, même ceux dont la situation actuelle reste préservée peuvent s’inquiéter pour leur avenir.
Les conséquences du changement climatique peuvent fragiliser ces perspectives. Les canicules, les inondations et les feux de forêt affectent les lieux où l’on habite, où l’on travaille, et la façon dont on organise sa vie. L’exposition à ces risques varie selon les territoires, tout comme les possibilités de protéger son logement, d’adapter son quotidien ou de faire face aux dommages. À ces difficultés peut s’ajouter l’inquiétude de voir se dégrader durablement son cadre de vie et celui de ses enfants. La guerre en Ukraine et les conflits au Moyen-Orient alimentent également des inquiétudes sur la paix, la sécurité et l’avenir des générations suivantes.
Le malaise peut ainsi se nourrir des difficultés à faire face au présent, de la crainte de perdre sa place et des incertitudes qui rendent plus difficile la projection dans l’avenir.
Ce que l’on attend de l’action publique
Ces difficultés et ces inquiétudes peuvent aussi acquérir une portée politique lorsque les personnes les comparent à ce qu’elles attendent des institutions. Des soins difficiles à obtenir ou des démarches sans réponse peuvent nourrir le sentiment que la protection attendue fait défaut. Peut alors s’installer l’impression de contribuer beaucoup, notamment par l’impôt, et de recevoir trop peu en retour. Le décalage entre l’effort consenti et le soutien perçu peut être vécu comme une injustice.
Au sentiment d’injustice peut s’ajouter une défiance envers les responsables politiques. Celle-ci ne tient pas seulement aux difficultés matérielles, mais aussi au jugement porté sur les décisions, la manière de gouverner et l’intégrité des responsables politiques. L’instabilité gouvernementale et le sentiment de ne pas être suffisamment entendu peuvent encore renforcer cette défiance. En 2026, seuls 22% des personnes interrogées par le Cevipof déclarent avoir confiance dans la politique, et 89% considèrent avoir besoin d’être mieux prises en considération par la politique.
Répondre au malaise ne consiste pas seulement à annoncer plus de moyens. Cela suppose de partir des conditions de vie réelles, de tenir compte des situations sociales et des différences entre territoires, de garantir des services fiables et accessibles, de soutenir les personnes face au chômage ou à la maladie et d’anticiper les risques, notamment climatiques. Il faut aussi associer les personnes aux décisions qui les concernent et rendre des comptes sur les résultats.
Le bien-être ne se résume pas à ce que l’on possède. Il dépend aussi de ce que l’on peut faire. Tenir aujourd’hui est indispensable. Pouvoir construire demain est décisif.
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Illustration : Lila Castillo
crédit photo : GodefroyParis/CC-BY-SA‑4.0
Bibliographie
André M., Buresi G. (2024), « Consommation et épargne par catégories de ménages en 2022. Les ménages les plus aisés épargnent un quart de leur revenu, les plus modestes n’épargnent pas », Insee Focus, n° 338, 5 novembre. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8272803
Banque de France (2026), « Défaillances d’entreprises – août 2026 », Statistiques, 9 octobre. https://www.banque-france.fr/fr/statistiques/entreprises/defaillances-dentreprises-2026–08
Beretti P.-A., Pereira É. (2026), « La consommation des ménages en 2025. La consommation des ménages ralentit en dépit d’une forte décélération des prix », Insee Première, n° 2110, 16 juin. https://www.insee.fr/fr/statistiques/9006503
CEVIPOF – OpinionWay (2026), Baromètre de la confiance politique, vague 17, résultats de l’enquête de janvier 2026, Sciences Po, février. https://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/Barometre_confiance_CEVIPOFVague17_fev2026_vd1.pdf
Drees (2026), « Accessibilité aux soins de premier recours en 2024 », Jeux de données, 22 juillet. https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/communique-de-presse-jeux-de-donnees/jeux-de-donnees/260722-accessibilite-aux-soins-de-premier-recours-en-2024
Gleizes F., Solard J. (2026), « Privation matérielle et sociale en 2025. La privation matérielle et sociale reste à un niveau élevé », Insee Focus, n° 380, 15 avril. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8967255
Insee (2026), « Dépenses pré-engagées », Définitions, mise à jour du 7 août. https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1358
Insee (2026), « Indices annuels des prix à la consommation, ensemble, alimentation et énergie, de 2017 à 2025 », séries chronologiques, base 2025, février. https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/011814639
https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/011814163
https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/011814260
Insee (2026), « La confiance envers autrui diminue en 2025 », Insee Résultats, rubrique « Satisfaction dans la vie de 2010 à 2025 », 29 septembre. https://www.insee.fr/fr/statistiques/9051895






