Vers une France électrique
Dans l’Hexagone, quelque 40 millions de voitures en circulation¹ roulent sur un million de kilomètres de routes². C’est le résultat d’un essor automobile qui a présidé à de nouveaux schémas d’aménagement pendant les Trente Glorieuses et au-delà. Mais ce modèle est trop régulièrement percuté par la géopolitique : du premier choc pétrolier de 1973 à l’actuelle guerre au Moyen-Orient, les crises se succèdent et les prix du baril s’envolent.
Cette augmentation régulière des prix du carburant, alourdie par une fiscalité perçue comme injuste, a fini par provoquer l’ire du « peuple de la route » : celui qui, en ruralité, en périphérie, dans les villes petites ou moyennes, en grande banlieue, a organisé son existence autour de l’automobile. Toute flambée du brut entame deux principes vitaux : le pouvoir d’achat et la liberté de mouvement. Déclenchée en 2018, la révolte des « gilets jaunes » n’est pas due au prix du pain, mais bien à celui de l’essence.
Du côté des grandes métropoles, on apprend à moduler. Au gré du développement des transports en commun, des pistes cyclables et des offres de VTC, on utilise moins la voiture, parfois plus du tout. Car l’objet embarrasse, à commencer par l’espace public, et la prétendue liberté qu’il confère compense rarement l’aliénation économique induite par les prix des carburants, du stationnement, des péages, de l’assurance, de l’entretien… Ces contraintes pèsent lourd sur des ménages qui n’ont pas le choix des armes : un tiers d’entre eux possède au moins deux véhicules pour assurer les déplacements indispensables.
Alors qu’au début des années 1990, nos constructeurs imaginaient des voitures électriques pour le citadin (qui se souvient de la Zoom, de Renault, ou de la Citela, de PSA ?), c’est finalement le monde rural et périurbain qui pourrait profiter le plus de cette technologie. Jusqu’ici trop chers, les modèles sont enfin passés sous la barre des 20 000 euros ; le marché de l’occasion devant faire le reste.
Dans un pays producteur excédentaire d’électricité, la question de l’énergie bon marché est résolue d’emblée et notre souveraineté s’en trouve renforcée.
Surtout, l’électrique constitue une alternative dont nous ne disposions pas autrefois, faute de marché mature. C’est pourquoi le conflit au Moyen-Orient sert d’accélérateur. Avec un prix du sans-plomb qui tutoie les 2,30 euros du litre, de plus en plus de conducteurs refusent d’être pris en otage au gré des mouvements militaires sur le détroit d’Ormuz. Rien qu’en Provence, les immatriculations d’électriques neuves en mars 2026 ont explosé de 92 % dans les Bouches-du-Rhône, de 78 % dans les Alpes-de-Haute-Provence, et de 70 % dans le Vaucluse (en comparaison avec mars 2025³).
De nombreux signaux forts dessinent une future France électrique : les objectifs de réduction de CO2 de l’Europe et de la stratégie nationale bas-carbone, la mise en chantier de six EPR, les projets de Serm, la décision de Renault d’arrêter les véhicules thermiques en 2030, les aides de l’État pour accompagner cette transition… Mais ne nous voilons pas trop la face : dans cette France électrique, de nouveaux rapports de force seront à l’œuvre. Le gouvernement français rappelle que les matières premières nécessaires à la production de voitures sont soumises à des risques sur la chaîne d’approvisionnement « soit parce que celle-ci est concentrée dans un très petit nombre de pays, soit parce que la stabilité politique des pays fournisseurs est limitée ». Tôt ou tard, il y aura d’autres détroits d’Ormuz.
Rodolphe Casso
1/Source : Service des données et études statistiques (SDES) du ministère de la Transition écologique.
2/Source : Cerema.
3/Source : cabinet d’études AAA Data.
Couverture : Jaouen Salaün
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