« Nous partons du constat d’un déficit de compétences dans les territoires périurbains et ruraux »
À la rentrée 2026, l’Ensa Paris-Val-de-Seine ouvrira le Mastère spécialisé® Adaptations – Urbanisme, patrimoines, environnement et milieux. Porté par Nils Le Bot, Philippe Simon et Jean-Michel Galley, ce programme entend former une nouvelle génération d’éco-urbanistes des patrimoines, capables de concilier projet, recherche et terrain.


Photos : Philippe Simon (à gauche) et Nils Le Bot, crédit : D. R.
De quels constats découle la création de cette formation ?
Philippe Simon : L’idée est née de nos échanges entre enseignants – nous deux, l’un chercheur et l’autre praticien, et Annie Tardivon paysagiste – autour d’un double constat. D’un côté, la pratique professionnelle doit être nourrie par la recherche ; de l’autre, les collectivités manquent de chargés de projets capables d’accompagner élus et territoires dans la durée. Dans les communes rurales notamment, le programme Petites villes de demain a révélé cette pénurie de compétences.
Notre objectif est donc de former des professionnels aptes à dialoguer avec la maîtrise d’ouvrage publique et à articuler les enjeux du projet, en conciliant pratique, gouvernance et vision d’aménagement. S’y ajoute la nécessité de croiser deux dimensions souvent opposées : le patrimoine, que je défends, et l’environnement, cher à Nils. Nous voulons former des acteurs capables de travailler avec l’existant tout en relevant les défis écologiques contemporains.
Nils Le Bot : Nous partons du constat d’un déficit de compétences dans les territoires périurbains et ruraux. Le post-master vise donc ces contextes fragilisés, en proposant une approche qui met sur un pied d’égalité le patrimoine bâti et le vivant, humain ou non humain. Nous voulons aussi combler le fossé entre urban design et urban planning. Trop souvent, ces deux mondes se côtoient sans se parler : le premier s’intéressant d’abord à la forme, le second à la stratégie. La formation rassemblera des étudiants venus des deux horizons – ainsi que quelques profils issus de l’écologie – pour favoriser le dialogue. Enfin, notre démarche repose sur une approche opérationnelle : une formation étayée par la recherche, mais orientée vers l’action, avec une thèse professionnelle centrée sur la mise en œuvre concrète, mais réflexive et critique, des concepts étudiés.
Vous avez reçu de nombreux soutiens de la profession, institutionnels et politiques. Que signifient-ils ?
N. L. B. : Ils traduisent une compréhension partagée des enjeux. À partir de notre proposition initiale, nous avons consulté ces partenaires – GIP Epau, Fnau, URCAUE, Réseau national des aménageurs, Club Ville Aménagement, École d’urbanisme de Paris –, qui ont tout de suite adhéré : la formation répond à un véritable besoin.
P. S. : Nous bénéficions aussi du soutien d’un réseau d’élus, notamment autour du programme Petites villes, grand patrimoine, avec Jean-Michel Galley. Dans nombre de petites villes, la valorisation du patrimoine se heurte à un manque de moyens et de compétences. Le lien avec les écoles d’architecture vise justement à accompagner ces territoires dans la conception de projets urbains et patrimoniaux durables.
N. L. B. : Cette initiative s’appuie sur nos expériences pédagogiques : des projets collectifs menés en master et PFE, où les étudiants travaillent avec des élus et acteurs locaux. Ces formats ont montré l’efficacité du travail de terrain et la puissance du collectif. Ils ont aussi révélé les limites des formations purement architecturales : excellentes sur le design, mais souvent démunies sur les aspects d’ingénierie territoriale ou d’écologie. Le post-master vient donc consolider ces apprentissages, en hybridant pratique, recherche et ancrage local.
P. S. : Notre ambition est de « remettre les pieds sur terre » aux étudiants, en les confrontant aux réalités techniques, réglementaires et économiques. La formation mêlera socle classique (histoire, droit, économie urbaine) et modules plus exploratoires : analyse systémique, droit de la nature, expression plastique, ateliers de prospective… Nous voulons donc conjuguer un ancrage professionnel solide avec une volonté d’élargir les cadres de pensée, tout en invitant les étudiants à faire sans cesse un pas de côté, à interroger les modèles établis pour imaginer d’autres manières de concevoir et de construire la ville.
La formation s’adresse-t-elle autant à des jeunes diplômés qu’aux professionnels expérimentés ?
N. L. B. : La formation s’adresse à des profils variés. Les jeunes architectes y trouveront les outils pour relier conception et réalités de la maîtrise d’ouvrage, tandis que les étudiants issus d’écoles d’urbanisme ou d’ingénierie territoriale y renforceront leurs compétences en représentation et en spatialisation.
Un module d’analyse critique permettra à tous de questionner les liens entre pratique urbaine et dynamiques politiques, sociales ou environnementales, afin de développer une posture réflexive et critique face aux modèles dominants.
P. S. : Le post-master réunira à la fois jeunes diplômés et professionnels déjà en poste – urbanistes, chargés de mission, agents publics – souhaitant actualiser leurs savoirs. Cette mixité générationnelle est centrale : le jeune diplômé apporte sa maîtrise des outils numériques et conceptuels ; le professionnel, son expérience et sa connaissance des procédures et marchés.
Les enseignements et exercices collaboratifs seront conçus pour favoriser cette transmission mutuelle et construire une véritable culture commune du projet urbain.
Les collectivités manquent souvent d’ingénierie, faute de moyens. Comment aborderez-vous ces questions ?
N. L. B. : Nous avons choisi de faire intervenir des experts comme Isabelle Baraud-Serfaty, spécialiste de l’économie urbaine, Sylvain Grisot (urbanisme circulaire) ou Florian Laboulais (ESS), afin d’apporter aux étudiants une solide culture économique et des exemples concrets d’alternatives urbaines. L’idée est de montrer qu’il existe d’autres manières de « fabriquer la ville » : plus frugales, souples et adaptées aux territoires qui ne disposent pas des outils métropolitains classiques. Beaucoup de projets efficaces naissent aujourd’hui de dispositifs modestes – petits aménagements, actions tactiques, démarches locales – dont l’impact est pourtant réel. Cette approche invite aussi à repenser l’économie urbaine : combiner maîtrise technique, créativité et sobriété pour concevoir des solutions moins coûteuses, mais plus appropriées.
P. S. : Le projet sera au cœur de la pédagogie. Les étudiants travailleront sur des sites réels, en partenariat avec des collectivités, parfois financeuses. L’objectif est de prouver la valeur d’un investissement intellectuel : la réflexion stratégique, souvent négligée, peut être bien plus rentable qu’un simple aménagement de voirie. Nous voulons démontrer que l’argent public peut – et doit – financer la pensée, la prospective et la conception.
N. L. B.: D’ici quelques années, le métier va évoluer vers des formes de conseil intellectuel renforcé. Avec moins de ressources matérielles, les territoires devront cibler leurs investissements. Nos étudiants auront pour rôle d’accompagner cette mutation, en proposant des actions très réfléchies, sobres, ancrées dans le réel : parfois, trois arbres et un accès bien pensé peuvent transformer un site plus sûrement qu’une infrastructure lourde.
Quelles sont les innovations qui portent ce Mastère ?
N. L. B. : Au second semestre, les étudiants vivront une expérience inédite : un jeu de rôle avec ceux du master 1. Les post-master commenceront par élaborer un plan-guide territorial, puis le transmettront aux étudiants architectes, qui travailleront des designs concrets. Les premiers endosseront alors la posture d’aide à la maîtrise d’ouvrage : ils négocieront avec les collectivités, évalueront les propositions et affineront leur analyse critique. Ce dialogue entre concepteurs et décideurs favorisera la compréhension mutuelle de leurs logiques respectives.
P. S. : Autre innovation : la restitution finale prendra la forme d’une exposition et d’une publication destinées aux institutions publiques partenaires. Les étudiants apprendront à rendre intelligible et désirable un projet urbain pour le grand public – une compétence essentielle dans un contexte où élus et techniciens peinent à vulgariser des enjeux complexes. L’objectif final est de former des professionnels capables de communiquer clairement leurs visions et d’encourager la participation citoyenne à la fabrique de la ville.
Propos recueillis par Maider Darricau
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