« L’accès à une réparation abordable est un poste de dépense essentiel »

Dans Mécaniciens de rue (Presses universitaires de Lyon, 2026), les géographes Sébastien Jacquot et Marie Morelle explorent la disparition d’une activité populaire née des interstices urbains. Issu d’une enquête décennale entre La Plaine Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et Abidjan (Côte d’Ivoire), ce travail révèle comment le renouvellement urbain a effacé ce tissu essentiel, tout en interrogeant l’avenir de l’automobile chez les classes populaires.

Comment avez-vous retracé l’histoire de la disparition progressive des mécaniciens de La Plaine ?

Sébastien Jacquot : Nous avons mené un travail aux archives de Plaine Commune et de Saint-Denis afin de retracer la fabrique d’un projet de renouvellement urbain, en analysant sa genèse et son évolution sur plusieurs décennies. L’idée d’une reconversion de La Plaine émerge dès les années 1980. Cette recherche nous a permis d’identifier la mécanique de rue comme une activité interstitielle, inscrite entre deux périodes économiques et urbanistiques pensées comme légitimes. Nous pressentions alors l’effacement progressif des mémoires et des traces de cette pratique populaire. Un premier enjeu consistait à témoigner de ce qu’a représenté, pendant plusieurs années, une vie économique foisonnante : on comptait jusqu’à une centaine de mécaniciens à certaines périodes, attirant une clientèle variée pour laquelle la rue du Landy et la rue des Fillettes formaient un pôle essentiel de réparation populaire.

Vous mettez en lumière une éthique propre à la mécanique de rue : quel est cet « ethos de travailleur » ?

Marie Morelle : Lorsque nous rencontrons les mécaniciens, nos échanges sont d’abord marqués par une certaine retenue et une méfiance à notre égard. Pour justifier leur activité, ils soulignent le service rendu à des clientèles dépendantes de leur véhicule, qui n’ont souvent pas d’autre solution que la réparation pour le faire durer. On retrouve ici une approche voisine de celle décrite par Mathieu B. Crawford, dans Éloge du carburateur [La Découverte, 2010, ndlr], lorsqu’il évoque une « mécanique clinique »: des interventions ciblées, menées avec parcimonie, pour assurer le fonctionnement du véhicule. Au-delà des interventions sur le véhicule, l’enjeu est aussi de fournir des pièces à moindre coût. Bien avant la loi Agec [anti-gaspillage pour une économie circulaire] et ses décrets d’application, qui l’impose désormais aux garagistes officiels, ces mécaniciens proposaient à leurs clients des pièces détachées d’occasion (pièces de réemploi), en s’approvisionnant sur des sites internet ou dans les casses automobiles locales.

Garage Abodo, à Abidjan (Côte d’Ivoire). Photo : Camille Millerand

S. J. : Cette analyse peut se lire selon deux perspectives. La première consiste à identifier les formes d’injustices produites par des règlements ou des politiques qui sous-estiment l’importance de la voiture pour les classes populaires, en oubliant combien l’accès à une réparation abordable constitue un poste de dépense essentiel – et, proportionnellement, bien plus lourd pour ces ménages que pour les plus aisés. La seconde perspective, plus ouverte, est celle des politiques alternatives. Dans le cadre d’un atelier de terrain mené avec des étudiants, nous avons imaginé des dispositifs permettant de tenir compte de la mécanique de rue, par exemple par la mise en place de systèmes de collecte des déchets issus de l’activité. Par ailleurs, nous avons étudié des initiatives de l’économie sociale et solidaire – parfois soutenues par les collectivités locales –, telles que les garages solidaires, visant à proposer des réparations à bas coût tout en intégrant, lorsque c’est possible, des mécaniciens de rue au sein de ces structures.

Propos recueillis par Maider Darricau

Entretien à retrouver en intégralité dans notre n°449 « L’automobile » au format papier ou format numérique

 

Couverture : Jaouen Salaün 

Crédit photo : D.R.

 


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