Carnet de voyage – [Épisode 4] Braamfischerville, ce qui soigne et éloigne
À l’écart de Johannesburg, la promesse politique de réparer les cicatrices de l’apartheid par le logement se heurte aux legs d’un ordre persistant, révélant la responsabilité tragique de la ville sur nos possibilités d’exister.
Le paysage s’étire par la fenêtre de la voiture. Dans la lumière écrasante du plateau sud-africain, j’aperçois les lointaines tours de Johannesburg. Interdites, car ici chacun le répète avec évidence : on ne va pas au centre. Pour la première fois de mon voyage, la ville me tient à l’écart de son cœur et me relègue à ses satellites. Lungelo conduit, il est mon hôte sur place et m’accompagnera aujourd’hui. Nous éloignant de la sombre verticalité, nous serpentons dans une vaste périphérie où semblent s’être échoués des morceaux de monde que l’histoire n’a cessé de fabriquer et d’opposer. Derrière leurs murailles, leurs clôtures hérissées et leurs gardes armés, des forteresses triomphent et tiennent à distance ceux qui ne partagent pas leur privilège. Ballotté entre un centre contourné et des enclaves exclusives, je me demande où sont les autres. Leur est-il permis d’être ailleurs ? Lungelo tranche : depuis la fin de l’apartheid, chacun est désormais à sa place. C’était là l’ambition du programme de reconstruction et de développement (RDP), lancé par Nelson Mandela en 1994. Je suis aussitôt saisi par une telle promesse de réconciliation. Où peut-on en observer les traces ? Lungelo change de cap : nous allons à Braamfischerville.
Pendant près d’un demi-siècle, l’apartheid avait racialisé l’espace du pays en confinant dans des townships les populations classées par le régime comme non blanches, et donc exclues de la ville et de ses opportunités. À l’arrivée de Nelson Mandela au pouvoir, l’enjeu dépasse la refondation des institutions : elle est aussi territoriale. Comment rendre une place à celles et ceux à qui la ville a été refusée ? Le gouvernement fait alors du logement l’un des emblèmes de la reconstruction nationale. Il construira pendant trente ans près de quatre millions de ces petites maisons standardisées : quarante mètres carrés posés sur des parcelles rectangulaires d’environ deux cent cinquante, attribuées gratuitement aux ménages les plus démunis. Derrière ces plans modestes, je m’émerveille de l’ambition immense qui s’y loge : c’est par le pouvoir de la maison que l’on réparera les cicatrices de la ségrégation, restituera la dignité et ouvrira la promesse de nouvelles trajectoires. Le logement, comme remède aux maux du pays le plus inégalitaire au monde. Mais le paysage si contrasté que nous traversons m’interroge : ce remède peut-il suffire ?

crédit : C. M.
À 24 ans et diplômé urbaniste de Sciences-Po Paris, Clément Maucourt a troqué le confort d’un CDI pour un sac à dos et une année de tour du monde. À travers les continents, il rencontre celles et ceux qui pratiquent l’urbanisme et livre, au fil de chroniques sensibles, un récit incarné des villes telles qu’elles se vivent, se construisent et se rêvent aux quatre coins du monde.
Fonciers bon marché
Une ligne bâtie apparaît enfin à l’horizon. La route y mène droit. Nous sommes au cœur du vide ; pourquoi est-ce aussi éloigné ? Lungelo rappelle que, pour tenir le budget, les quartiers RDP ont été construits sur des fonciers bon marché, jamais dans les centres. Dans le plat du paysage, Braamfischerville dévoile progressivement de petites maisons alignées à perte de vue, étouffées sous la chaleur. Quelques palmiers ponctuent de larges artères rectilignes, sous le ciel d’un bleu trop cru lacéré de câbles électriques. Nous pénétrons dans cet univers tanné de briques grises, traversé de rues d’enrobé et de sable où, dans les années 2000, plus de dix mille de ces noyaux bâtis ont été dupliqués. Le crépi fatigué a craqué depuis longtemps, sous les toits de tôle brune à faible pente. Une unique fenêtre s’ouvre sur chaque façade, protégée par des barreaux derrière lesquels flotte parfois un rideau léger.
Partout, les mêmes murs d’agglo élevés autour des terrains. Les mêmes poteaux de bois verdâtres. Les mêmes barbelés fins tendus faute d’enceinte. Par endroits, je devine l’effort d’une façade repeinte, une parabole bricolée, un abri de feuilles métalliques ajouté dans la cour. « Ici, il n’y a que des maisons », me glisse Lungelo. Quelques maigres épiceries ont ouvert après coup. Une école, aussi. Et de longues avenues aux silhouettes errantes. Entre ces âpres rangées monotones, des terrains vagues gisent là où rien n’a été prévu. Dépotoirs improvisés où les enfants jouent parmi les herbes sèches.
Nous nous arrêtons. Lungelo me présente son ami Sipho, sympathique sexagénaire qui nous invite à entrer chez lui. Derrière la porte de ferraille s’entasse dans la pièce principale une profusion d’objets : petits tableaux colorés aux murs, plusieurs canapés coincés devant la vieille télévision minuscule, et dans un coin se serrent le réfrigérateur et l’évier, autour desquels la vaisselle déborde. Sa chambre, à côté, tient à peine le lit. Sous la tôle, je repère de longues traces noircies, symptômes d’une condensation rance. Sipho s’assoit et, d’une voix usée qui fouille ses souvenirs, nous renvoie vers le temps où il déposa une demande pour bénéficier d’une maison RDP. Six ans d’attente, puis son installation. L’électricité n’arrivera que trois ans plus tard. Contrarié, il attend encore aujourd’hui son titre de propriété ; tant qu’il ne l’a pas, il ne paie pas de taxe, admet-il, mais son statut l’inquiète. À l’époque, la famille aux cinq enfants débordait de ce frêle logis ; d’autres ont agrandi, Sipho, lui, n’en a jamais eu les moyens.

Photo : En trente ans, près de 4 millions de maisons standardisées, issues du programme de reconstruction et de développement, ont été construites pour les ménages les plus démunis. crédit : Clément Maucourt
« La vie est dure ici. » Beaucoup de voisins ne sont jamais là, partant travailler ailleurs et ne revenant qu’à de rares occasions. Alors les maisons restent closes, suspendues elles aussi aux chances lointaines. D’un ton râleur, il ajoute enfin que les câbles brûlent trop facilement, et que nombre de voyous sont à l’affût de vols faciles. Je mesure dans son rugueux récit combien la promesse de la demeure pour tous s’est abîmée dans l’espace, jusqu’à se fracasser dans ce recoin tenu par tout ce qui lui manque. Une maison a bien été concédée : autour de laquelle subsistent l’incertitude, l’inconfort et la peur, tous isolés dans l’austère.
Fonctions minimales
Je sens ici combien la ville fait défaut. Devant moi s’étend une succession infinie d’abris, rien de plus. Le programme RDP n’a pas livré ce qui fait l’urbain, il s’est limité à la fonction minimale d’abriter. Or, habiter suppose une condition urbaine : pouvoir se déplacer, travailler, se nourrir, se soigner, apprendre, rencontrer et participer. À Braamfischerville, cette condition a été cruellement sacrifiée au profit d’une opération monofonctionnelle qui n’a ni transformé la géographie de l’apartheid, ni réparé le système de relations, de proximité et de protection qui permet le commun libérateur. Les emplois, les infrastructures et les mobilités demeurent ailleurs, condamnant cette poche à dépendre de réseaux informels qui entretiennent la vulnérabilité. En réduisant la réparation à quatre murs, l’initiative n’a répondu qu’à l’urgence du toit sans jamais faire advenir les conditions de l’habiter, jusqu’à produire une nouvelle forme d’assignation.
Notre compagnon nous invite à une promenade. Sur un poteau électrique, une pancarte annonce la réparation de réfrigérateurs. Plus loin, un va-et-vient de vans blancs, tous siglés du même autocollant, nous relie au reste de Johannesburg et permet, non sans aléas selon Sipho, d’aller travailler. Devant sa maison, un jeune a installé une table et une machine à coudre ; il raccommode les vêtements du voisinage. Çà et là, des parcelles deviennent lieux d’activités improvisées, ateliers minuscules ou échoppes éphémères. Et dans la répétition des gestes, je perçois une forme de ménagement de la nécessité. La vie ne jaillit pas par de grands projets héroïques, mais par une obstination silencieuse où, mal- gré l’éloignement et la fatigue imposée, chacun déplace patiemment les frontières du possible. Là où tout semblait figé, quelque chose persiste et peu à peu, en observant ces ajustements, je comprends qu’une ville ne meurt jamais tout à fait. Même à Braamfischerville, sur ce sol si aride verrouillé par une grille si hermétique, l’urbain réapparaît toujours dans les interstices. Moins comme une ville pleinement constituée que comme une tentative tenace de la faire exister malgré tout.
Mais même s’ils ménagent et bricolent, tous ici demeurent pris dans une structure qui les précède et les dépasse. Quelles chances ont les enfants de Sipho d’atteindre les positions des héritiers nés dans les forteresses du début du voyage ? L’ambition égalitaire du RDP a été une puissante fiction ; mais la vie, elle, dépasse quarante mètres carrés de parpaings. Braamfischerville devient alors, sous mes yeux, le théâtre de la tension universelle entre les élans généreux de l’Homme et les systèmes dans lesquels ils prennent forme, toujours plus complexes, qui les tordent et les travestissent sous le poids de l’argent, du pouvoir et de l’histoire. Jusqu’à ce que la ville cesse d’être la spectatrice candide de ce qui s’affronte dans ses rues, pour se révéler l’instrument de systèmes corrompus, cupides et fratricides, qui creusent les distances et condamnent les chances à naître inégales. Et c’est là, au cœur de cette tragédie, que s’impose la responsabilité de faire de la ville une promesse à tenir, enfin. (À suivre.)
Clément Maucourt
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