Un refuge climatique menacé

Les canicules ne s’arrêtent plus au coucher du soleil. Partout, la nuit perd une partie de sa capacité à rafraîchir les villes. À Phoenix, Vilnius ou Tunis, elle demeure toujours un refuge de plus en plus sollicité. Derrière la transformation des nuits se cachent aussi celles des bâtiments, des infrastructures et des modes de vie.

 

Les villes des régions chaudes ont longuement vécu au rythme d’une promesse silencieuse : après la chaleur vient la fraîcheur. Le soleil pouvait écraser les rues, les murs emmagasiner la chaleur des heures durant et les corps ralentir, la nuit finissait toujours par voir baisser le thermomètre. Mais cette mécanique élémentaire est en train de se dérégler. Partout, la nuit cesse d’être un simple intervalle entre deux journées. D’un continent à l’autre, elle révèle les ressources, les fragilités et parfois les impasses des modèles urbains hérités du siècle précédent.

Tunis, la nuit comme héritage

En été, les plages du golfe de Tunis se remplissent à mesure que la lumière décline. Les familles arrivent lorsque la chaleur commence enfin à reculer. Les enfants jouent encore dans le sable, les promeneurs occupent la corniche et les groupes d’amis s’installent face à la mer bien après le coucher du soleil. Pour beaucoup d’habitants, ces déplacements ne relèvent pas seulement du loisir. Ils permettent d’échapper, quelques heures durant, à la chaleur de la journée.

« Quand j’étais enfant, nous n’utilisions pas la climatisation. Aujourd’hui, il devient difficile de dormir, même avec. » Lorsque Souhir Bouzid, enseignante-chercheuse en urbanisme à l’Institut supérieur des technologies, de l’urbanisme et du bâtiment (Isteub), évoque son expérience personnelle, elle décrit aussi une transformation urbaine plus large. Pendant longtemps – et encore aujourd’hui –, les villes méditerranéennes ont été présentées comme des modèles d’adaptation aux fortes chaleurs. Les rythmes décalés, les sorties tardives ou l’intensité de la vie nocturne semblaient témoigner d’une longue familiarité avec les étés torrides. Pourtant, à Tunis, le sentiment dominant est moins celui d’une continuité que celui d’une accélération.

Selon Souhir Bouzid, l’accélération est particulièrement perceptible depuis cinq ou six ans. La chaleur estivale, longtemps considérée comme une donnée familière du climat tunisien, est devenue un sujet de conversation récurrent. Même les habitants les plus habitués à ces conditions évoquent désormais une rupture avec les étés qu’ils ont connus auparavant. « Une cousine qui vit habituellement entre la Californie et Montréal est venue à Tunis l’été dernier. Elle m’a dit que c’était la première fois qu’elle ressentait une telle chaleur ici. » Les conséquences se lisent dans les gestes les plus ordinaires. « Les tâches domestiques sont réalisées de plus en plus tôt, souvent vers huit heures du matin. Après, les logements deviennent difficiles à supporter, notamment les cuisines. » Les personnes âgées ou souffrant de maladies chroniques repoussent leurs déplacements au soir. « Pour beaucoup de personnes, la nuit est devenue le moment où l’on peut enfin profiter de l’extérieur. »

Lucas Boudier

Retrouvez cet article en intégralité sur notre n°450 en version papier ou version numérique 

Couverture : Laurent Duvoux 

Photo : Angela N. Perryman/Shutterstock


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