Construire en pays habité
Urbaniste et écrivain, Charles Daubas est l’auteur de Cherbourg (Gallimard, 2019) et Le Procès des rats (Gallimard, 2022). Dans ce texte, il dresse le constat d’une uniformisation des formes urbaines, qu’il interroge à travers le prisme du langage. En convoquant les œuvres de Cesare Pavese et de Patrick Chamoiseau, il met en lumière la manière dont les mots de la technique participent d’une standardisation qui tend à effacer les singularités territoriales et à appauvrir les imaginaires locaux.
Malgré les efforts déployés par les acteurs de la conception urbaine pour produire des projets plus situés, attentifs aux usages, sensibles aux contextes territoriaux, un constat s’impose, douloureux : les formes produites finissent souvent par se ressembler. D’un territoire à l’autre, les nouveaux quartiers apparaissent comme les variantes d’une ville sur catalogue, déclinée ici et là.
Les explications sont nombreuses : la pensée en termes de produits, la standardisation technique, la reproduction des manières de faire. Je crois que cette logique de standardisation formelle et spatiale trouve sa source plus en amont. Dans les mots. Ou plutôt dans la croyance, sous-jacente à nos métiers, qu’il existerait une définition standard des mots courants de la construction et de l’urbanisme : qu’il suffit d’énoncer les termes « rue », « balcon », « clôture », « loggia » pour faire surgir des réalités évidentes et universelles, valables aux quatre coins du pays.
Or c’est là, dans cette manière standard de définir les mots, que le territoire est tué, avant même le premier coup de crayon.
Pavese et le pays qui nous attend
Cesare Pavese, grand écrivain italien du territoire et de l’intime, écrivait : « Avoir un pays, ça veut dire ne pas être seul, et savoir que chez les gens, dans les arbres, dans la terre, il y a quelque chose de vous qui, même quand on n’est pas là, vous attend patiemment. »
Le territoire dont parle Pavese ne se voit pas, mais il existe. Ceux qui ont quitté leur pays, leur rue d’enfance, le savent. Le territoire est fait de bien plus que la matière des routes, des murs et des maisons. C’est un monde intime que l’on emporte avec soi : un assemblage d’envies et d’attentes, de rêves et de peurs, d’habitudes et d’espoirs déposés là, un jour. Ici, les mots prennent une couleur particulière, que tout le monde connaît sans avoir besoin de se l’expliquer : cette digue qui est une fenêtre sur la mer, où l’on vient imaginer la rive en face ; ce jardin qui devient un salon d’été ; ce terrain vague transformé en vacances improvisées ; ces balcons qui servent à s’afficher, à discuter, par-delà la rue. C’est ce pays-là que l’on aime, et que l’on pleure quand on le quitte. Celui que l’on garde en soi et qui continue à nous parler. Parce qu’il est un mode d’emploi poétique du monde, valable seulement ici, et qui nous lie aux lieux et aux autres d’une manière singulière.
Et pourtant, ce territoire-là n’apparaît dans aucun cahier des charges. Comme s’il n’était pas sérieux. Pas mesurable, pas aménageable. Comme si le territoire intime des habitants était soudain devenu illégitime face à la rationalité du béton coulé, à la largeur des coursives ou au gabarit des pistes cyclables. Quand les projets arrivent, celles et ceux d’ici éprouvent souvent un malaise familier à tous ceux qui travaillent dans l’urbanisme ou la construction : « C’est beau, c’est moderne, mais ce ne sont pas nos rues, pas nos immeubles, pas nos places. » Quelque chose manque, dissone avec le mode d’emploi intime du territoire qu’ils portent en eux.
Pour une poésie territoriale
L’une des méprises profondes de l’aménagement est de faire croire que les mots ont partout le même sens, transposables d’un territoire à l’autre. Comme s’ils étaient prêts à l’emploi, détachés d’un imaginaire local ou d’un usage particulier du monde. Or, les territoires nous disent exactement l’inverse. Avant d’être un espace concret, le territoire est une machine à particulariser. Il tord les définitions standards, produit du sens local à partir des mots communs. Une machine poétique qui fabrique son propre langage à partir du même dictionnaire.
C’est ce qui rend les territoires désirables. Aller voir ce que signifie un même mot à Pézenas, à Marseille ou à Cherbourg. Observer comment, ici et là, les rues, les entrées, les balcons ou les clôtures racontent des vies différentes. Pour chaque mot, il existe mille définitions locales, mille manières de l’habiter. Cet écart entre le mot et le sens est ce qui rend les lieux uniques. Sinon, à quoi bon voyager ? S’il suffisait d’avoir vu une rue, une rive ou un balcon pour les avoir tous vus.
Et pourtant, le langage technique a réussi à imposer l’idée inverse. Faire croire qu’il suffirait d’ouvrir un Neufert, de nommer les choses – couloir, porte, cheminement, loggia – pour se comprendre instantanément, aux quatre coins de la France.
Derrière cette apparente neutralité se jouent une violence et une prise de pouvoir réelle. En prétendant à l’universalité, il impose en réalité son propre système de valeurs : un monde pensé pour être transposable, standardisable, reproductible. Pour cela, il lui faut éliminer ce qui résiste : la singularité locale. Cette bataille silencieuse, il la gagne sur le terrain des mots. En les détachant de leurs contextes, les mots cessent de désigner ce qui est vécu. Ils deviennent abstraits. Et ce qu’ils ne peuvent plus nommer – les usages, les imaginaires, les manières d’habiter – disparaît à son tour.
Les mots comme espace de résistance territoriale
Le langage prétendument universel nie aux territoires le fait d’être habités. Il retire à l’architecture sa capacité d’interprétation et de réinvention poétique, la réduisant à une opération de transcription de fonctions prédéfinies dans un espace donné.
Le titre de cet article détourne celui d’un livre de Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé. Chamoiseau y montre comment chaque mot est un espace de résistance : si son orthographe est imposée de loin, son sens appartient à ceux qui l’emploient au quotidien.
Les mots de l’architecture et de la ville doivent redevenir un terrain de lutte. Construire ne consiste pas à empiler des briques ou des fonctions, mais à mener un travail permanent de définition – qu’est-ce que cela veut dire habiter ici ? – et à reconnaître que cette question ne sera jamais tranchée, car elle se pose dans des contextes déjà habités, traversés par des pratiques, des rites et des imaginaires.
Alors, il faut contester au langage technique sa prétention à fixer le sens des mots. Et peut-être commencer par s’attaquer à son royaume, celui des cahiers des charges et des fiches de lots. Ces outils que l’on connaît toutes et tous, où soudain l’habitant d’ici disparaît et les termes deviennent auto-référents, purement techniques – « séjour », « hall d’entrée », « clôture » ; équivalents seulement à des surfaces, des coûts et des matériaux, sans jamais prendre le temps de s’interroger sur leur définition locale.
Que se passerait-il si l’un d’eux prenait seulement quelques pages pour raconter la vie d’ici, raconter comment on déjeune ensemble, comment on se retrouve, comment on s’évade, comment on se parle par-dessus la clôture, comment on se prémunit du regard étranger ou, au contraire, comment on s’expose. En somme, produire un cahier des charges habité, rappelant que c’est le territoire qui pose ses conditions à la construction, et non l’inverse. Rappeler que l’habitant moyen n’existe pas, qu’il est une fiction qu’on promène de Perpignan à Béthune, pour reproduire les mêmes espaces et les mêmes processus.
Tuons cet habitant fictif. Revenons aux autres, ceux d’ici. Travaillons depuis la grammaire intime des lieux. Alors, peut-être, l’acte de construire retrouvera une part de sa force poétique.
Charles Daubas est fondateur de Recitorii, spécialisée dans les projets et mise en récit des lieux et des territoires et écrivain, et de l’agence de programmation urbaine RIO C.
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