Aménager sans tuer la fête

En valorisant les marges des villes existantes pour y créer de nouveaux quartiers, les aménageurs ont souvent affaire au monde de la nuit et de la fête, qui ont investi les marges urbaines pour leur activité. Aménageurs et concepteurs tentent désormais d’intégrer ces franges festives dans la ville constituée, non sans difficulté.

 

Difficile d’imaginer à quoi ressemblait le quartier bordelais de Belcier au début des années 2000 tant il a aujourd’hui changé d’aspect. Autrefois dédié à la construction de navires, mais resté à l’écart du renouvellement urbain de la fin des années 1990 par sa position excentrée, derrière la gare Saint-Jean, ce mélange de petites échoppes et de bâtiments logistiques et industriels avait accueilli les activités propres aux marges des villes : marché d’intérêt national, centre de tri postal, hangars… et boîtes de nuit comme La Plage, le 4 Sans ou le Comptoir du Jazz.

Dans un article datant de 2014, revenant sur la mise en lumière de la ville de Bordeaux au moment de son classement au patrimoine mondial de l’Unesco en 2007, Cécilia Comelli et Valérie Kociemba, toutes deux chercheuses en géographie à l’université de Bordeaux, décrivent ainsi le quai de Paludate (qui constitue la façade fluviale du quartier) : « Situé au bout des quais et derrière la gare […] on pourrait même le qualifier de “glauque” […] Ce lieu est pourtant fort attractif la nuit, car c’est là que se concentrent les discothèques de la ville depuis les années 1990 ».

À partir de la fin des années 2000, le quartier mute rapidement. En 2009 est créée une opération d’intérêt national pour préparer les abords de la gare Saint-Jean à l’arrivée de la ligne à grande vitesse, prévue pour 2017. La ZAC Saint-Jean Belcier est créée quatre ans plus tard par l’établissement public d’aménagement (EPA) Euratlantique. Logements et bureaux doivent remplacer le tissu logistique et industriel présent, sans pour autant faire table rase du passé. Le marché d’intérêt national, par exemple, est conservé. Mais que faire des établissements de nuit, désormais rattrapés par la ville « respectable » ?

« Notre vision était d’intégrer toutes les dimensions de la ville, y compris la dimension nocturne, dans la ville qu’on aménage, témoigne aujourd’hui Valérie Lasek, directrice générale de l’EPA Euratlantique. Néanmoins, il nous fallait spatialiser les fonctions là où elles sont les plus judicieuses. Le but est d’avoir des lieux de vie qui fonctionnent le jour comme la nuit en étant respectueux de tous les habitants, sans oublier la faune urbaine, comme les chiroptères, pour qui la nuit est un temps dédié à la chasse. » Conserver, donc, mais redistribuer dans l’espace sans créer de nuisances. Une ligne de crête qui n’est pas toujours aisée à suivre.

En 2011, avant même la création de la ZAC, la salle de concert emblématique de Belcier, le 4 Sans, baisse le rideau. La salle aurait dû être déplacée, mais les lieux proposés à l’époque par la communauté urbaine de Bordeaux ne sont pas adaptés. Quant à La Plage, boîte de nuit ouverte en 1996 qui, par rachats successifs, est devenue au début des années 2010 l’une des plus grosses discothèques d’Europe, le projet de ZAC prévoit que l’îlot qu’elle occupe soit acquis par Icade et Vinci pour y édifier des immeubles de bureaux.

Dilution des lieux de fête

Pour éviter la fermeture de ce monument de la vie nocturne bordelaise, l’EPA parvient, non sans mal, à convaincre les promoteurs et le tenancier de l’établissement de travailler ensemble pour proposer un programme immobilier de bureaux qui intègre une dimension festive. « L’idée était de faire une proposition moderne ajustée aux envies du moment, explique Valérie Lasek. On prévoyait une sorte de boîte de nuit avec un rooftop proposant une programmation davantage dédiée aux entreprises installées sur le secteur. » Les négociations sont âpres entre promoteurs, aménageurs et propriétaire de La Plage, dont le modèle économique, fragilisé par le Covid, ne lui permettait pas de se projeter à une longue échéance. De plus, un arrêté de mise en péril l’empêchait d’ouvrir l’intégralité de son établissement. Finalement, l’exploitant a jeté l’éponge en 2024. « Pas de boîte de nuit modernisée, donc, conclut, laconique, Valérie Lasek. Et ce, malgré la volonté de l’aménageur de l’intégrer au projet. »

Arnaud Paillard

Retrouvez cet article en intégralité dans notre n°450 au format papier ou format numérique 

 

Couverture :  Laurent Duvoux 

Photo : Arnaud Paillard 

 


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