En 2021, le CNRS se dote d’un Observatoire de l’environnement nocturne pour accompagner les territoires engagés dans la préservation de la nuit, dans ses dimensions sociales, sensibles, écologiques et paysagères. Revendiquant une interdisciplinarité « radicale », ce dispositif à la croisée de la recherche fondamentale et de la recherche-action produit des connaissances tout en outillant l’action publique. Entretien avec deux de ses cofondateurs, Samuel Challéat et Johan Milian.

Cet entretien est réalisé en partenariat avec le Festival international de géographie (FIG), dont l’édition 2026, qui se tiendra du 2 au 4 octobre, a pour thème le « paysage ». Samuel Challéat (à droite), géographe de l’environnement et chargé de recherche au CNRS (UMR Géode), et Johan Milian, maître de conférences en géographie et aménagement à l’université Paris 8 (UMR Ladyss), participeront à une table ronde consacrée à la thématique « Nuit et paysage ».
Pourquoi considérez-vous la notion de « paysage nocturne » comme un oxymore ?
Johan Milian : La notion de paysage s’est historiquement construite sur un rapport visuel d’inspiration picturale. En histoire de l’art, puis dans de nombreuses disciplines, le paysage est pensé à partir du regard porté sur un environnement. Le passage du jour à la nuit bouscule ce « tout visuel » : chez l’humain, la vue s’affaiblit et ne suffit plus à structurer la perception du milieu. D’autres sens prennent le relais et l’expérience devient plus largement polysensorielle. Le paysage ne disparaît pas, mais il se recompose à partir d’autres modalités perceptives.
Samuel Challéat : La convention de Florence définit le paysage moins comme un objet que comme une relation : « Une partie de territoire telle que perçue par les populations. » Appliquée à la nuit, cette définition se déplace. Le paysage nocturne se caractérise d’abord par une perte de visibilité : là où le paysage diurne repose sur une certaine transparence, la nuit introduit de l’opacité. Physiologiquement, la vision nocturne mobilise d’autres mécanismes : les couleurs s’effacent, les nuances de gris dominent, la sensibilité au mouvement augmente. Mais cette limite est surtout humaine. De nombreuses espèces nocturnes disposent de capacités visuelles bien supérieures, jusqu’à percevoir les couleurs à de très faibles niveaux de lumière : le nocturne est donc aussi un paysage animal. Cette moindre maîtrise par la vue s’inscrit enfin dans une histoire longue de la nuit, associée à l’incertitude, au danger, à l’attention accrue. En ce sens, parler de « paysage nocturne » revient à penser un paysage qui échappe en partie au regard.
Sommes-nous en train de perdre la capacité de comprendre et de vivre l’obscurité ?
J. M. : Nous vivons aujourd’hui dans un environnement presque constamment éclairé. Pendant des millénaires, les sociétés humaines étaient rythmées par une alternance jour/nuit très marquée, et la nuit réorganisait pratiques, sociabilités et imaginaires. Avec l’industrialisation et la diffusion massive de l’éclairage artificiel, cette expérience s’est profondément transformée. La nuit ne disparaît pas, mais elle s’atténue, se reconfigure, perd en intensité et en singularité.
S. C. : La notion d’« amnésie environnementale générationnelle », empruntée à la psychologie de l’environnement, permet de déplacer la question : ce ne sont pas nos capacités à percevoir la nuit qui disparaissent, mais les occasions d’en faire l’expérience dans une obscurité véritable. Dans des environnements saturés de lumière, notre premier réflexe face au noir est souvent d’allumer nos smartphones. Or, ce geste court-circuite l’accoutumance progressive de notre vision à l’obscurité, qui nécessite une trentaine de minutes – un temps que, dans nos sociétés, seuls les astronomes et les naturalistes prennent encore vraiment. Le paysage nocturne révèle la puissance des transformations environnementales contemporaines : la lumière artificielle est l’une des rares productions humaines visibles à l’échelle planétaire sur les images satellites nocturnes. En brouillant l’alternance entre lumière et obscurité, elle affecte les rythmes fondamentaux du vivant. Le paysage nocturne est profondément anthropocénique : il montre que les transformations en cours touchent jusqu’aux conditions mêmes dans lesquelles les milieux deviennent perceptibles, praticables, habitables.
Propos recueillis par Maider Darricau
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Couverture : Laurent Duvoux
Photo : David Loose / Observatoire de l’environnement nocturne





