Les utopies urbano-sociales, un futur antérieur ?
Arial View of Auroville. Auroville is an experimental township in Viluppuram district mostly in the state of Tamil Nadu, India with some parts in the Union Territory of Puducherry in India

Après les expériences plus ou moins heu­reuses d’Auroville, en Inde, Mari­na­le­da, en Espagne, ou Chris­tia­nia, au Dane­mark, les uto­pies urbaines semblent appar­te­nir au passé. Mais, plutôt qu’un essouf­fle­ment de leurs modèles, ne sont-elles pas en train de muter au tra­vers de nou­velles pra­tiques, qu’elles soient profondément contes­ta­taires, à l’image des ZAD, ou dans le cadre du droit, à l’exemple de l’urbanisme tran­si­toire et participatif ?

Aus­si singulières soient-elles, les uto­pies urbaines et sociales s’enracinent toutes dans le sen­ti­ment d’« urba­pho­bie », né en même temps que les villes, comme l’analyse l’historien spécialiste de la ville du xxe siècle, Thi­bault Tel­lier. Pla­ton (427–347 av. J.-C.) et Cicéron (106–43 av. J.-C.) étaient déjà cri­tiques de la cité antique. « Il y a cette volonté de s’extraire de la ville tra­di­tion­nelle, qui depuis 2000 ans n’a pro­duit que des catas­trophes sani­taires et sociales. » L’utopie urbaine s’envisage tou­jours comme une tabu­la rasa, soit recréer un ter­ri­toire à par­tir de zéro et s’extirper ain­si de la ville et ses héritages. Cette phi­lo­so­phie tra­verse les siècles et les conti­nents, on la retrouve tout autant dans le mythe mona­cal au Moyen Âge que dans le mou­ve­ment états-unien de la conquête de l’Ouest.

Dans L’Urbanisme, uto­pies et réalités, l’historienne Françoise Choay décrypte com­ment chaque cou­rant de pensée uto­pique a pro­duit des théories urba­nis­tiques. Elle cite notam­ment le cou­rant des uto­pies sociales fondé sur le progrès tech­nique, duquel naîtront le fouriérisme, ain­si que le cou­rant natu­ra­liste et hygiéniste, dont se réclame Ebe­ne­zer Howard (1850–1928). Jusqu’au milieu du xixe siècle, la majeure par­tie des uto­pies, sou­vent fic­tion­nelles ou hors d’échelles, sont restées à l’état livresque, mais la révolution indus­trielle a marqué un tour­nant. Les uto­pies pater­na­listes et hygiénistes de la deuxième moi­tié du xixe siècle font alors l’objet de mises en œuvre sociales et urbaines. Si les théories de Charles Fou­rier (1772–1837) – une orga­ni­sa­tion de la société, la Pha­lange, et une uto­pie urbaine, le Phalanstère, assez lar­ge­ment inspirée de « l’utopie royale » d’Arc-et-Senans, de Claude-Nico­las Ledoux (1736–1806) – n’ont pas, malgré ses efforts, été mises en œuvre, celles développées par son dis­ciple, Jean-Bap­tiste Godin (1817–1888), l’ont été. Cet indus­triel du nord de la France a créé sur ce même modèle de pensée le Familistère, à Guise, dans l’Aisne. Marqué par la dureté de ses années ouvrières, il fonde une coopérative alliant avan­tages matériels et sociaux : loge­ments, équipements publics et éducatifs, théâtre, caisse de retraite… Cette ville hors de la ville, destinée à accueillir ses ouvriers, a l’ambition d’offrir le confort bour­geois au prolétariat. Un para­dis ouvrier qui comp­te­ra jusqu’à 1 500 habi­tants. Au Royaume-Uni, Ebe­ne­zer Howard s’intéresse, lui aus­si, aux condi­tions de vie des classes moyennes et popu­laires, mais dans une concep­tion hygiéniste et natu­ra­liste. Abhor­rant la ville indus­trielle et polluée, il invente les cités‑jardins, mai­sons pavillon­naires entourées de nature, à l’extérieur de Londres, avec une den­sité bien inférieure à celle de la ville-monde.

Appa­rentes sœurs enne­mies, l’utopie et la ville sont pour­tant inséparables, car la ville représente l’échelle par­faite de l’utopie, comme l’analyse Jean Haëntjens. « L’utopiste veut d’abord tes­ter à petite échelle dans les détails de la vie quo­ti­dienne. Il se voit plutôt en mécanicien, en ingénieur, figno­lant ses pro­to­types avant de les pro­po­ser au salon des idées. » L’urbaniste considère que cette pro­jec­tion urba­no-uto­pique, qui s’étend de 1850 aux années 1960, atteint « son point d’orgue » avec la création de Bra­si­lia et Chan­di­ga­rh, « considérées comme de grandes réalisations uto­piques, au moins par leurs concep­teurs », et néanmoins le fruit de décisions poli­tiques d’État. Si les uto­pies théoriques se révèlent tou­jours surdimensionnées (tel le plan Voi­sin de Le Cor­bu­sier), les uto­pies « pra­tiques », celles qui ont vu le jour, se caractérisent par une atten­tion au contexte et une adap­ta­tion à l’échelle. « Il y a une prise de conscience du maillage exis­tant, et qu’il faut en tenir compte. C’est valable pour les cités‑jardins de Howard au Royaume-Uni », relève Thi­bault Tel­lier. Les uto­pies se sont aus­si, et sur­tout, caractérisées par un « conte­nu » social et huma­niste, avec une volonté sincère de jus­tice sociale qui a sou­vent pris la forme d’une « obses­sion de la régulation ». Une réponse déséquilibrée à la confu­sion de la ville, selon l’historien : « Il faut bien com­prendre que ces uto­pies se font tou­jours contre le modèle de la ville tra­di­tion­nelle. Or, la marque de cette dernière, ce sont les inégalités et le développement anar­chique. » Le mode de fonc­tion­ne­ment rigide de ces uto­pies pour­rait s’apparenter, par cer­tains aspects, à des « dérives sec­taires », ce qui expli­que­rait en par­tie pour­quoi les uto­pies sociales réalisées à la fin du xixe siècle sont tombées peu à peu en désuétude. Après un demi-siècle éprouvant marqué par deux guerres mon­diales et une crise économique, la phi­lo­so­phie des uto­pistes a profondément changé. Les uto­pies urba­no-sociales sont ain­si guidées par une doc­trine paci­fiste, mais sur­tout poli­tique, entre mar­xisme et idéologie liber­taire, elles sont en rup­ture avec le système.

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Mai­der Darricau

Entourée d ’une forêt luxu­riante, la cité cir­cu­laire Auro­ville, dessinée par l ’archi­tecte français Roger Anger (1923–2008), s’étend sur 2 000 hec­tares. ©Vyas Abhishek/Shutterstock

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