Vers des nuits vivables, partagées et préservées

Par Sara Castagné 

Photo : D. R. 

 

Directrice de l’agence Concepto, l’une des pionnières françaises de l’urbanisme lumière, Sara Castagné enseigne la lumière à l’École de paysage de Versailles et de Lille depuis 2009.

 

La question des ambiances nocturnes demeure un impensé de la fabrique de la ville, et encore plus des campagnes. Depuis les années 1980, l’urbanisme lumière s’est progressivement développé en France, dans le sillage de la décentralisation et des premières politiques de mise en valeur nocturne des territoires. Mais face aux défis écologiques contemporains, cette approche évolue vers un véritable urbanisme de la nuit.

En 2012, la réalisation de la première trame noire française, à Rennes, a marqué une étape importante dans cette réflexion. Elle a ouvert la voie à une autre manière d’aborder la lumière urbaine, en introduisant la notion d’obscurité dans une démarche de conception lumière. La nuit n’est pas un vide à combler par la lumière, mais un écosystème à préserver, un espace à habiter et une ressource à réinventer.

Face à l’urgence écologique, à la disparition progressive de l’obscurité naturelle et à la perte grave de la biodiversité, les démarches de trames noires proposent une vision audacieuse. Elles ne consistent plus uniquement à limiter la pollution lumineuse, mais la transforment en opportunité pour repenser notre rapport à la nuit. Il faut rappeler une évidence souvent oubliée : il fait nuit la moitié du temps dans nos vies. L’écosystème terrestre est façonné par l’alternance du jour et de la nuit, et l’obscurité joue un rôle vital pour le vivant. La nuit demeure également un temps privilégié pour observer le ciel et comprendre l’infinité de l’univers. Elle est un temps de liberté, de sociabilité, de fête et de réinvention des usages.

Elle pourrait également devenir un temps urbain de plus en plus stratégique à investir. Avec le réchauffement climatique et la multiplication des épisodes caniculaires, la fraîcheur nocturne offrira souvent les seules conditions supportables pour sortir se prome- ner, pratiquer une activité physique, se retrouver à l’extérieur ou simplement profiter des espaces publics.

L’éclairage public, un bien commun

Historiquement, l’éclairage public s’est développé en France dès le XVIIe siècle, sous Louis XIV, en même temps que la police, en lien avec des problèmes de sécurité et de contrôle urbain. Plus tard, au XIXe siècle, l’électricité a permis l’intensification des usages et l’extension du travail de nuit. Aujourd’hui, l’éclairage public constitue un bien commun. La France entretient près de 12 millions de points lumineux, soit 17,4 points lumineux pour 100 habitants, sans compter les éclairages privés, dont le développement est particulièrement rapide dans certaines grandes villes – qui dénombrent autant de points lumineux privés que publics.

Or, les impacts de la pollution lumineuse sont désormais bien identifiés et nombreux. Ils concernent la faune, la flore, les continuités écologiques, la santé humaine, la qualité du ciel nocturne et la consommation énergétique. Depuis plusieurs années, les réglementations françaises se renforcent et les démarches de trames noires se multiplient. Elles ont permis de préserver de nombreux espaces naturels de l’éclairage artificiel, mais les marges de progression restent importantes.

Cette évolution suppose de dépasser une approche uniquement technique. Nous réalisons des trames noires, ou des démarches de trame noire, systématiquement dans nos études depuis plus de quinze ans. De notre expérience, sa réussite dépend de sa capacité à prendre en compte les usages humains et les perceptions nocturnes, et à faire en sorte que cette manière de faire débouche sur des préconisations claires et applicables par les opérateurs techniques, d’une part, et acceptables par la population, d’autre part. Nos méthodes sont basées sur la cartographie des secteurs à préserver des lumières artificielles – totalement et partiellement – et sur celle des usages et des chronotopies nocturnes. Cela nous pousse à trouver des moyens créatifs pour traiter les espaces communs entre nature et usages.

Photo : Porte de la Chapelle, à Paris, un des objectifs de la conception lumière est la réappropriation des espaces par toutes et tous. Les voies rétrécies offrent de l’espace aux piétons et aux cyclistes, 

crédit : Design de Lux/ Vincent Muracciole 2024

Toute la difficulté consiste précisément à concilier frugalité lumineuse, qualité des ambiances et sentiment de sécurité. Antagonistes de prime abord, ils peuvent au contraire se renforcer mutuellement lorsque le travail sur la lumière s’appuie sur une lecture fine des usages, des contrastes, des parcours et des situations urbaines. La question n’est plus seulement de réduire la quantité de lumière, mais de produire des ambiances plus lisibles, plus confortables, qui allient frugalité, sécurité et émerveillement.

Cela nous oblige à repenser les modèles dominants de l’éclairage urbain. Dans cette réflexion, il faudrait sans doute bouleverser nos paradigmes et penser l’éclairage des villes à partir des espaces publics utilisés par d’autres logiques que la circulation automobile. La plupart des espaces publics ont été pensés en priorité sur la base d’une approche fonctionnelle de flux. La pratique académique de l’éclairagisme dans les espaces publics extérieurs accompagne les fonctionnalités de flux et les voies automobiles en priorité. Toutes les normes et réglementations en éclairage urbain (norme EN 13–201) ont été calibrées sur la hiérarchisation des voies automobiles, la vitesse de navigation et la fréquence des croisements.

Dans les villes où la voiture n’est plus systématiquement centrale, cette approche montre aujourd’hui ses limites. Cela implique sans doute de repenser certains objets devenus emblématiques de l’espace public, à commencer par le « candélabre », objet iconique qui n’a peut-être plus sa place dans nos villes et nos campagnes. Cette transformation ouvre un vaste champ d’expérimentation pour les concepteurs et les collectivités pour réinventer les lumières urbaines : plus de souplesse, des formes nouvelles, plus poétiques, des mutualisations avec d’autres mobiliers urbains, des interactions entre la lumière et le public, des lumières nomades, et sans doute des bulles d’ambiances très créatives, voire artistiques.

Le débat sur la sécurité mérite, lui aussi, d’être déplacé. Malgré une idée largement répandue, rien ne démontre clairement qu’une augmentation de la quantité de lumière réduit mécaniquement l’insécurité. En revanche, la qualité de l’éclairage, la lisibilité des espaces et le confort perceptif jouent un rôle majeur dans le sentiment de bien-être nocturne. La lumière agit directement sur notre rapport à l’espace public, sur sa compréhension et sur les usages qu’il autorise.

Il est très facile d’agir pour réduire la pollution lumineuse et concilier la préservation de la nature ainsi que l’aménagement adapté aux usages nocturnes. Encore faut-il que la lumière urbaine devienne un vrai sujet, que l’éclairage se reconnecte à la dimension créative de la lumière et qu’il s’adapte aux nouveaux aménagements où la voiture n’est plus reine. Nous entrons, sans doute, dans une nouvelle étape de l’aménagement nocturne : celle d’un urbanisme de l’obscurité, capable d’offrir les bénéfices écologiques de la nuit tout en accompagnant et inventant de nouveaux usages, de nouvelles manières d’habiter et d’éclairer les territoires nocturnes.

 

Retrouvez cette tribune dans le numéro 450 « La nuit  » au format papier ou au format numérique 

Couverture : Laurent Duvoux 

crédit photo : Marvin Zettl/Unsplash


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