Luc Gwiazdzinski : « La nuit reste gouvernée par des gens qui vivent le jour »
Enseignant-chercheur en géographie, professeur à l’École nationale supérieure d’architecture de Toulouse, Luc Gwiazdzinski a développé une réflexion pionnière sur les temporalités nocturnes comme prisme des transformations urbaines. Il analyse comment les activités humaines ont progressivement colonisé ce temps autrefois marginal jusqu’à faire de la nuit un miroir des tensions sociales, économiques et environnementales qui traversent désormais les territoires.

Votre nom est étroitement associé à une réflexion sur la nuit urbaine. À quel moment de votre parcours ce sujet est-il devenu plus qu’un simple thème parmi d’autres ?
Au départ, mes recherches portaient sur les frontières. La question qui m’occupait était simple : avec l’ouverture européenne, les frontières allaient-elles réellement disparaître ? À une autre échelle, je voulais comprendre s’il existait, à l’intérieur même des villes, des frontières – physiques ou perçues – s’opposant à la circulation des personnes. J’ai commencé à travailler sur des modèles, mais je me suis rapidement aperçu que les trajectoires réelles des individus dans la ville ne correspondaient pas à des déplacements en ligne droite.
Les usages de la ville changent profondément entre le jour et la nuit. Un parc, par exemple, peut être extrêmement attractif en journée et devenir répulsif la nuit. J’ai observé des détours, des évitements, des barrières invisibles qui transformaient les parcours urbains et changeaient selon les heures. J’ai donc monté mon modèle de déplacements sur 24 heures et je me suis naturellement intéressé à la nuit. Ce faisant, je me suis rendu compte que cette dimension nocturne était encore peu explorée dans nos disciplines.
Il y a aussi une dimension plus personnelle dans cet intérêt pour la nuit. Je suis originaire de Lorraine, dans le Pays-Haut, à la frontière du Luxembourg, dans une région marquée par les mines et la sidérurgie. La Lorraine de mon enfance était encore un territoire industriel où le ciel nocturne était rouge à cause des hauts-fourneaux et de l’acier en coulée continue. C’était un peu les forges de Vulcain. À l’époque, personne ne parlait encore de pollution lumineuse. Dans la famille, on travaillait dans la sidérurgie, mon grand-père à la mine et ma mère dans une boulangerie de nuit.
Dans cet univers, la nuit et ses habitants mystérieux me fascinaient. La nuit m’a permis de mener mes recherches tout en finançant ma thèse de jour avec un poste dans le développement économique. C’était un terrain encore largement ouvert. Je n’avais pas besoin de m’appuyer sur des milliers de références existantes, ni d’arriver au terme de plusieurs années de recherche en me disant que tout avait déjà été étudié. Il y avait, au contraire, un véritable espace à explorer, une nouvelle frontière.
Lorsque vous travaillez sur ces questions, dans quel paysage intellectuel, professionnel et institutionnel vous situez-vous ?
Justement, je me suis aperçu que la nuit constituait une dimension largement oubliée. Je dis souvent que les géographes sont nés trop tard. Beaucoup d’entre nous sont venus à la discipline avec le rêve des planisphères de la terra incognita, des zones blanches encore inexplorées.
En travaillant sur la nuit, j’ai eu le sentiment de retrouver cet espace encore peu étudié. À l’époque, il existait effectivement très peu de travaux en géographie et urbanisme, mis à part ceux d’Anne Cauquelin à la fin des années 1970 [La Ville la nuit, PUF, 1977, ndlr]. C’est ainsi que je suis entré dans ce champ, même si l’on a parfois essayé de m’en dissuader ou que l’on m’a accusé de vouloir tuer le mystère de la nuit.
Le paysage dans lequel je me suis inscrit est fait de multiples disciplines scientifiques qui convergent aujourd’hui vers ce que l’on appelle les Night Studies ou « études de la nuit ». Mon travail s’est toujours inscrit à l’interface de la recherche géographique, de l’action aménagiste et de l’engagement citoyen en faveur du droit à la nuit et du droit à la ville comme « lieu de maximisation des interactions ».
Quel déplacement vos travaux ont-ils introduit dans la manière de regarder la ville ?
Très vite, je me suis rendu compte, en faisant des enquêtes, que la nuit suscitait deux représentations dominantes, presque opposées. D’un côté, « la nuit fait peur, elle est dangereuse »; de l’autre, « la nuit est un espace de liberté ». Mon travail a consisté à interroger ces deux imaginaires. J’ai donc engagé un travail de décomposition systémique à partir de Strasbourg, qui apparaissait comme une forme de laboratoire urbain du XXIe siècle. À cette époque, la nuit était principalement abordée à travers le prisme de l’insécurité.
Propos recueillis par Rodolphe Casso et Lucas Boudier
Retrouvez la suite de cet entretien notre numéro 450 en version papier ou version numérique

Photo : Ludo Charles / Hans Lucas
Couverture : Laurent Duvoux





