Terra incognita
Dans le film Dark City, d’Alex Proyas (1998), tous les citoyens s’endorment à minuit pile, comme sous l’effet d’un charme. Pendant ce temps, de mystérieux agents dotés de pouvoirs psychiques restent éveillés pour modifier l’environnement urbain, refaçonnant la ville à la manière d’un gigantesque Rubik’s Cube.
La façon dont la nuit est perçue par les pouvoirs publics n’est pas si éloignée. Comme si l’arrivée de l’obscurité signait la mise en service d’un deuxième cycle urbain, pour ne pas dire d’un monde parallèle : les commerces ferment, la circulation se dilue, les enfants et les seniors s’évaporent, les lampadaires dessinent de nouveaux itinéraires, les systèmes de transports réduisent leurs cadences ou s’arrêtent, substitués par d’autres… Les collectivités entrent alors dans une période de veille sécuritaire, comme un pater familias montant la garde au coin du feu, fusil chargé à portée de main. Dormez, braves gens.
En bons mammifères diurnes, nous sommes peu enclins à nous risquer dans les ténèbres. En des temps plus anciens et plus superstitieux, la nuit était même connotée de manière exclusivement négative, avec pour synonymes le silence, le froid, la solitude, le mal, la mort.
Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle est longtemps restée un non-sujet d’étude, comme l’explique bien l’invité de ce numéro, Luc Gwiazdzinski, dont la fibre de géographe a perçu la nuit comme une fascinante terra incognita, peut-être même la dernière qui soit. Pour lui, si les citadins ont aujourd’hui largement colonisé cet espace-temps autrefois préservé, généralement par le truchement des loisirs, « la nuit reste gouvernée par des gens qui vivent le jour », ce qui revient à lui appliquer une vision « coloniale » : un espace à exploiter, une simple ressource.
En écartant le prisme sécuritaire, ce numéro d’Urbanisme cherche à mieux comprendre la façon dont nos villes appréhendent aujourd’hui les fonctionnements nocturnes et valorisent ce moment de vie alternatif. Tout d’abord, à travers la question universelle de l’éclairage, que des milliers de communes françaises ont choisi d’éteindre pour des raisons économiques, de respect de la biodiversité ou de qualité de vie. Mais aussi à travers les concepts de « trames noires » ou, moins connus, de « paysage nocturne », tel que le défend l’Observatoire de l’environnement nocturne (CNRS).
Naturellement, une large partie du numéro est consacrée aux pratiques festives, qui connaissent des mutations discrètes, mais parfois profondes, avec pour épée de Damoclès la pression foncière, le renouvellement urbain, la gentrification. Sans oublier d’évoquer les conditions d’un bien-être urbain en contexte nocturne, qui, en fonction du lieu de vie, peut générer des inégalités sociales et sanitaires. À ce titre, n’oublions pas que la nuit est aussi le temps des solidarités.
Enfin, lorsque le réchauffement climatique nous infligera des canicules plus redoutables et plus nombreuses encore, la nuit s’imposera comme une alliée, un refuge, et nos vies – nos horaires, nos habitudes, nos coutumes – glisseront probablement davantage vers elle. Alors, peut-être, nous cesserons de l’associer au néant et au non-avenu.
Rodolphe Casso
Couverture : Laurent Duvoux
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