Isabelle Baraud-Serfaty : « On raisonne à partir d’un système déjà dépassé »
Isabelle Baraud-Serfaty est économiste-urbaniste, professeure affiliée à l’École urbaine de Sciences-Po et fondatrice de la société de conseil Ibicity. Ses réflexions portent aujourd’hui sur l’usure et la réinvention des modèles économiques de l’aménagement et de la fabrique de la ville, qui imposent de réinterroger les cadres, sinon les déplacer et les élargir. Avec une focale particulière sur les espaces publics, à travers leur gestion et leur valorisation.
Comment votre parcours vous a‑t-il menée à cette double casquette d’économiste-urbaniste ?
J’ai d’abord suivi une classe préparatoire commerciale, puis j’ai rejoint l’université Paris-Dauphine, et l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP). À Paris, je vivais en foyer et partageais ma chambre avec une étudiante belgo-japonaise, qui me parlait du Japon de manière très poétique. Peu après, une opportunité s’est présentée : partir en stage au Japon pendant deux mois et demi. Ce séjour a été un choc décisif ; je me retrouvais confrontée à une ville radicalement différente. Au début, je me questionnais : « Comment aimer une ville qui n’est pas belle ? » Je travaillais peu, mais j’arpentais Tokyo et j’ai beaucoup lu, Augustin Berque et Philippe Pons, entre autres.
C’est là que s’est joué mon basculement vers l’urbanisme : dans cette expérience très concrète d’un écart entre les villes, entre les manières d’habiter et de percevoir l’espace. J’ai grandi entre deux ancrages très forts : un morceau de ville, très situé, dans le centre de Bourges, et, à l’inverse, toutes mes vacances en Auvergne, dans un environnement rural, sans trottoirs, très peu aménagé. À cela s’ajoute une sensibilité transmise, notamment par mon père, très attaché à ses lieux d’origine. Cette notion de lieux, avec leur singularité, était déjà là, sans être théorisée. Ensuite, les choses se sont progressivement articulées. Un stage en conseil auprès des collectivités m’a fait entrevoir les enjeux d’action publique locale. Puis la découverte de l’urbanisme s’est imposée plus clairement, à travers certaines rencontres et formations, comme le cycle animé par Michel Micheau.
Votre vocation se confirme donc à cette époque-là ?
Cette année au cycle d’urbanisme de Sciences-Po a été déterminante. La promotion réunissait des profils très différents, avec beaucoup d’architectes, et une dynamique intellectuelle et humaine très forte. C’était une année de grande intensité, portée par une vraie passion collective. Mais, comme souvent, chacun est ensuite revenu à sa formation d’origine. Pour ma part, je me sentais plus sécurisée par le côté chiffré. J’ai donc commencé par un stage de six mois au Crédit local de France, puis j’ai poursuivi dans le conseil en finances locales.
J’y ai découvert un champ qui m’a passionnée, et j’ai appris à quel point les finances locales sont profondément politiques. J’ai travaillé sur des sujets très variés : les concessions de services publics, le stationnement, l’eau, les déchets, l’aménagement… Ces questions de redistribution et d’équilibre territorial m’intéressaient particulièrement. Au bout de cinq ans, une opportunité s’est présentée de rejoindre la Caisse des Dépôts. Ce qui me frappe, c’est que le domaine des finances locales a peu évolué et reste assez autocentré. Et l’un des sujets, aujourd’hui, serait probablement de dépasser cette approche pour passer aux finances de la ville au sens large – c’est-à-dire des finances consolidées.
Quand je suis entrée à la Caisse des Dépôts, je pensais vraiment y faire toute ma carrière. J’étais dans une petite filiale qui faisait du montage d’investissements d’intérêt général, avec des prises de participation en fonds propres dans des opérations immobilières – immobilier d’activité, centres commerciaux en quartiers de renouvellement urbain, etc. C’était une expérience intéressante, mais aussi un environnement qui était trop vaste et trop politique pour moi.
Qu’avez-vous fait ensuite ?
L’année 2006 marque l’arrivée de développeurs internationaux sur le marché français de l’immobilier – qui se porte alors très bien. J’ai l’opportunité de rejoindre ING Real Estate, et j’y ai découvert une autre culture, très marquée par le pragmatisme hollandais et l’éthique protestante, avec un rapport assez direct à la valeur et une culture du partenariat fondée sur la discussion et l’action. L’entreprise s’était positionnée sur des marchés de périphérie de grandes villes, plus fragiles, et a fini par se retirer dans la foulée de la crise des subprimes. Cette expérience m’a donné une vision très concrète de la promotion immobilière : un métier exigeant, très opérationnel, fondé sur…
Propos recueillis par Rodolphe Casso et Maider Darricau
Retrouvez la suite de cet entretien dans le numéro 451 « Financer la ville » en version papier ou en version numérique
Couverture : Lila Castillo
Crédit photo : D. R.






