Les tiers-lieux, centrifugeuses de projets

Que peuvent-ils concrètement apporter dans la régénération des territoires ? Quelles sont les conditions de leur émergence et de leur montée en puissance ?

 

En avril 2020, en pleine crise sani­taire du Covid-19, à Saint-Maur (Indre), l’équipe du fablab Le Labo­mo­tive struc­ture en urgence un réseau de petite pro­duc­tion de maté­riel médi­cal regrou­pant sa propre uni­té ain­si qu’une cin­quan­taine de pro­fes­sion­nels et pos­ses­seurs d’imprimantes 3D de la région. Au même moment, à Saint-Julien-en-Born dans les Landes, La Sma­lah, café cultu­rel, reste le seul com­merce de proxi­mi­té ouvert dans la com­mune et orga­nise un réseau local d’entraide. Nom­breux sont les exemples de tiers-lieux qui ont fait preuve de leur capa­ci­té de trans­for­ma­tion et d’adaptation pour répondre aux besoins des habi­tants dans cette période par­ti­cu­lière de la crise sani­taire. Au sor­tir de cette crise, les tiers-lieux sont ame­nés à deve­nir des acteurs clés de la relance dans les ter­ri­toires. Encou­ra­gés par les pou­voirs publics comme leviers de revi­ta­li­sa­tion ter­ri­to­riale, ils voient leur légi­ti­mi­té confir­mée, leurs réseaux se struc­tu­rer et leurs pré­ro­ga­tives s’élargir.

 

Des lieux hybrides entre travail et vie sociale

Dans les ter­ri­toires ruraux et les villes moyennes en quête de revi­ta­li­sa­tion, ces lieux hybrides, entre tra­vail et vie sociale, apportent des solu­tions pour trans­for­mer les ter­ri­toires et leur ani­ma­tion : ils renou­vellent en hyper­proxi­mi­té les modes d’accessibilité des ser­vices publics, en par­ti­cu­lier dans les ter­ri­toires les plus déser­tés ; contri­buent à la réin­ven­tion de la démo­cra­tie locale, par l’impulsion et la fédé­ra­tion d’initiatives citoyennes ; encou­ragent la réin­dus­tria­li­sa­tion et la struc­tu­ra­tion de pro­duc­tions locales, en alliant arti­sa­nat tra­di­tion­nel et arti­sa­nat 4.0, et accom­pagnent les ter­ri­toires face au chan­ge­ment cli­ma­tique en acti­vant les cir­cuits courts et la filière du réemploi.

Si chaque tiers-lieu ne peut trai­ter seul l’ensemble de ces enjeux, cha­cun y contri­bue à hau­teur de ses moyens et en connexion à d’autres lieux. Cer­tains se posi­tionnent comme des labo­ra­toires d’expérimentation et cherchent à appor­ter des réponses struc­tu­relles et sys­té­miques aux tran­si­tions en cours, ce que le cher­cheur Raphaël Bes­son a nom­mé les « espaces tran­si­tion­nels ». Car les tiers-lieux mettent en pra­tique une manière inno­vante de faire pro­jet de ter­ri­toire : « Le tiers-lieu, c’est une façon de tra­vailler, un pro­ces­sus, une méthode. Ce sont des façons de faire tra­vailler ensemble des par­te­naires, de les inté­grer dans une gou­ver­nance par­ta­gée. C’est une cen­tri­fu­geuse des pro­jets », explique Ophé­lie Dey­rolle, direc­trice du WIP, tiers-lieu ini­tié à la Grande Halle de Colom­belles, dans un contexte de recon­ver­sion d’une friche por­tuaire normande.

Un défi pour les politiques publiques

Les tiers-lieux se sont déve­lop­pés de façon hété­ro­gène d’un ter­ri­toire à l’autre, par­fois dans une culture de l’autogestion, par­fois en com­pli­ci­té avec les col­lec­ti­vi­tés locales. S’ils ne sont pas un objet nou­veau, les poli­tiques publiques ont long­temps eu du mal à les appré­hen­der et à défi­nir leurs moda­li­tés de soutien.

Les éta­blis­se­ments publics de coopé­ra­tion inter­com­mu­nale (EPCI) sont assez natu­rel­le­ment deve­nus moteurs dans la créa­tion et le sou­tien aux tiers-lieux au titre de leur com­pé­tence en « déve­lop­pe­ment éco­no­mique ». Pro­gres­si­ve­ment, la puis­sance publique s’est adap­tée et a pris en compte les tiers-lieux dans des dis­po­si­tifs de sou­tien à l’innovation sociale et ter­ri­to­riale, notam­ment à l’échelle régio­nale. La coopé­ra­tive Nou­velle Aqui­taine, asso­cia­tion ini­tiée par des créa­teurs et ani­ma­teurs de tiers-lieux, deve­nue socié­té coopé­ra­tive d’intérêt col­lec­tif (SCIC), a ain­si exer­cé un réel plai­doyer auprès de la Région pour posi­tion­ner les col­lec­ti­vi­tés en faci­li­ta­tion et conso­li­da­tion de l’écosystème tiers-lieux. Dans cette mou­vance, plu­sieurs appels à pro­jets et appels à mani­fes­ta­tion d’intérêt (AMI) se sont déve­lop­pés dans d’autres régions.

C’est fina­le­ment plu­tôt récem­ment que l’État s’est sai­si de la ques­tion. La publi­ca­tion du rap­port Cowor­king (CGET, 2018) offre une pre­mière vision natio­nale du phé­no­mène : il réper­to­rie 1 800 tiers-lieux, dont 46 % hors des métro­poles, et émet de pre­mières recom­man­da­tions pour redy­na­mi­ser leur action dans les territoires.
Dans la fou­lée, l’État appuie ce mou­ve­ment en créant le pro­gramme « Nou­veaux lieux, nou­veaux liens », opé­ra­tion­nel depuis jan­vier 2020. Il est incar­né par un AMI natio­nal, doté de 45 mil­lions d’euros, qui, d’ici 2022, doit label­li­ser 300 « Fabriques de ter­ri­toire », dont 150 en milieu rural et en quar­tiers prioritaires.
L’association natio­nale France Tiers-Lieux est créée pour faire remon­ter les besoins des acteurs de ter­rain et struc­tu­rer la filière, ados­sée au Conseil natio­nal des tiers-lieux. L’État veut par ce biais rééqui­li­brer des dyna­miques ter­ri­to­riales inégales pour créer des tiers-lieux vec­teurs de déve­lop­pe­ment ter­ri­to­rial et d’inclusion numé­rique sur l’ensemble du ter­ri­toire national.

Pierre-Louis Rolle, direc­teur du pro­gramme « Nou­veaux lieux, nou­veaux liens » à l’Agence natio­nale de la cohé­sion des ter­ri­toires (ANCT), le sou­ligne : « Cet AMI a géné­ré un véri­table effet d’entraînement, avec la récep­tion de can­di­da­tures nom­breuses et qua­li­ta­tives venues de tout le ter­ri­toire natio­nal. Aujourd’hui, l’enjeu de l’AMI est de bien posi­tion­ner les tiers-lieux comme “centres de res­sources” pour les faire tra­vailler en réseau et en com­plé­men­ta­ri­té, en évi­tant les mises en concur­rence à l’échelle locale. »

L’État se place ain­si en faci­li­ta­teur pour mailler le ter­ri­toire natio­nal. Dans une logique ascen­dante, c’est le rôle de France Tiers-Lieux, en prise avec les besoins des acteurs de ter­rain, d’outiller les lieux pour qu’ils par­tagent des pra­tiques com­munes et tra­vaillent à l’équilibre de leur modèle. L’apport en ingé­nie­rie appa­raît essen­tiel pour des lieux qui au stade de l’amorçage res­tent fra­giles éco­no­mi­que­ment tout en devant faire la preuve de leur valeur ter­ri­to­riale. Le volet inclu­sion numé­rique, très pous­sé en quar­tiers poli­tique de la ville, devrait être encou­ra­gé prio­ri­tai­re­ment dans tous les tiers-lieux labellisés.

Conscients de la capa­ci­té d’organisation pro­duc­tive des tiers-lieux, démon­trée à large échelle pen­dant la crise sani­taire, l’État et ses par­te­naires devraient aus­si encou­ra­ger le déploie­ment de pla­te­formes de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion d’hyperproximité, par la mise en réseau de petites uni­tés agiles. « L’enjeu des tiers-lieux dans la relance, c’est d’entrer dans cette logique de pro­duc­tion – dis­tri­bu­tion, d’inclusion numé­rique et de cir­cuits courts, déployée à par­tir du local vers une plus large échelle », appuie Pierre-Louis Rolle.

Les bonnes conditions de partenariat

La légi­ti­ma­tion publique des tiers-lieux paraît acquise, mais elle pose plu­sieurs ques­tions. Com­ment se posi­tionne l’action publique face à leur fra­gi­li­té éco­no­mique ? Com­ment crée-t-elle les condi­tions d’émergence, de déve­lop­pe­ment, d’expérimentation et de mise en réseau de ces espaces ? Mal­gré leur inven­ti­vi­té, la plu­part des tiers-lieux ont été dure­ment frap­pés par la crise sani­taire et les risques de fer­me­ture res­tent importants.

Les injonc­tions ren­for­cées d’utilité ter­ri­to­riale – voire de mis­sion de ser­vice public – sont-elles com­pa­tibles avec l’agilité et l’esprit d’expérimentation qui sont au cœur de leur ADN ? Les acteurs res­tent vigi­lants, comme en témoigne Ophé­lie Dey­rolle : « On mise beau­coup sur les tiers-lieux qui vont être ame­nés à prendre un rôle crois­sant sur des mis­sions de ser­vice public. Mais ça ne doit pas être au pri­vé d’en sup­por­ter la charge, ou nous tuons dans l’œuf les dyna­miques asso­cia­tives émer­gentes. Il est essen­tiel de poser un cadre clair d’implication des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales dans les tiers-lieux pour que ces der­niers puissent res­ter souples et adap­tables aux besoins de leurs publics. »

C’est le cadre d’action qui sera posé entre les tiers-lieux et les acteurs publics locaux qui garan­ti­ra leur capa­ci­té d’action dans la régé­né­ra­tion des territoires.

Nous iden­ti­fions plu­sieurs prin­cipes de par­te­na­riat vertueux :

  • Défi­nir les tiers-lieux comme des espaces d’intérêt territorial.
    Les tiers-lieux struc­turent les inté­rêts com­muns d’un ter­ri­toire, par la fédé­ra­tion d’initiatives citoyennes, éco­no­miques, asso­cia­tives, au ser­vice des tran­si­tions. Cette défi­ni­tion d’un inté­rêt com­mun pose la néces­si­té d’introduire un cadre de confiance entre les col­lec­ti­vi­tés et les tiers-lieux, au tra­vers de nou­veaux modes d’organisation ins­tau­rant une réci­pro­ci­té entre public et pri­vé. Pour que l’acteur public soit un par­te­naire de confiance, il doit faire preuve d’agilité. L’acculturation des col­lec­ti­vi­tés locales aux modes de fonc­tion­ne­ment souples et à la gou­ver­nance col­lec­tive est pour cela essen­tielle, pour dépas­ser l’effet d’aubaine et créer des espaces par­ta­gés, garants de valeur territoriale.
  • Sécu­ri­ser les initiatives.
    Le sou­tien de la col­lec­ti­vi­té locale est cen­tral à la réus­site d’un pro­jet de tiers-lieu et à la maxi­mi­sa­tion de ses retom­bées pour le ter­ri­toire. Un apport de finan­ce­ment public est indis­pen­sable à la phase d’amorçage de ces lieux aux modèles éco­no­miques fra­giles, notam­ment pour le por­tage des tra­vaux d’aménagement, la conso­li­da­tion de l’ingénierie du pro­jet et sa pré­fi­gu­ra­tion sur site. Le cas échéant, le por­tage de mis­sions de ser­vice public par les tiers-lieux doit être rééqui­li­bré par des moyens dédiés, en bonne intel­li­gence avec le fonc­tion­ne­ment glo­bal du lieu. Encore rare­ment sys­té­ma­ti­sée, la mesure de leur impact ter­ri­to­rial et de leurs exter­na­li­tés contri­bue­rait à la connais­sance de leur poids dans la revi­ta­li­sa­tion d’un ter­ri­toire et per­met­trait de mieux appré­hen­der les retom­bées de ces investissements.
  • Struc­tu­rer les réseaux.
    C’est par une action en réseau que les tiers-lieux se dote­ront des moyens col­lec­tifs pour appor­ter une réponse cohé­rente et plu­rielle à la revi­ta­li­sa­tion de leur ter­ri­toire d’implantation. Cette syner­gie repose sur le par­tage de bonnes pra­tiques et de res­sources com­munes et un trans­fert de com­pé­tences pour défi­nir des offres de ser­vices innovantes.
    Les col­lec­ti­vi­tés locales, et en par­ti­cu­lier les inter­com­mu­na­li­tés et Régions (en lien avec les contrats de plan État-Région), ont ici un rôle à jouer pour assu­rer un maillage équi­li­bré du ter­ri­toire, struc­tu­rer les com­plé­men­ta­ri­tés entre les lieux et décu­pler leurs capa­ci­tés de pro­duc­tion et création.

 

Auteurs : Julie Lan­nou, Mar­lène Le Guiet et Léa Finot, consul­tantes Pro­jets de ter­ri­toire à la Scet

 

Pho­tos : À Colom­belles, à l’est de Caen, l’ancien ate­lier élec­trique de l’usine sidé­rur­gique SMM, fer­mée depuis 1993, est deve­nu le WIP © WIP et La Grande Halle du WIP © Cyrus Cornut

 


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