« Le lecteur doit avoir envie de vivre dans cette ville »
Pour le promoteur Icade, Romain Lucazeau, auteur de science-fiction, et Lloyd Chéry, fondateur du podcast C’est plus que de la SF et rédacteur en chef adjoint de Métal Hurlant, ont réalisé 2050, l’odyssée de la ville (1), un ouvrage inédit de design fiction qui évoque les enjeux de la métropole du futur par la narration, l’illustration et la parole d’experts.
2050, l’odyssée de la ville est un objet hybride. Comment le définissez-vous ?
Romain Lucazeau : C’est d’abord un exercice de pensée, avec des projets concrets pour le futur qui rencontrent le monde de l’imaginaire. Ce livre hybride contient, d’un côté, des travaux très concrets d’Icade sur des solutions pour les collectivités locales à horizon 2050 qui tiennent compte de la manière dont la France se sera alors transformée et, de l’autre, un enjeu science-fictif brûlant d’actualité qui consiste à rendre tangible pour le public la vie en 2050. Nous devons arrêter d’hésiter en permanence entre le catastrophisme absolu et la dénégation des effets du changement climatique. Pour appréhender ces sujets complexes, il fallait croiser expertise technique, créativité, narration, illustration et des personnages.
Romain Lucazeau, vous avez fait partie de la Red Team Défense créée par l’armée française. Le principe était de réunir des auteurs de science-fiction pour imaginer les menaces du futur à travers une série de scénarios (2). Ce concept vous a‑t-il inspiré pour 2050, l’odyssée de la ville ?
R. L. : Pour la méthode, oui, mais j’ai dû aussi désapprendre. Le ministère des Armées nous demandait d’imaginer les menaces quand, avec Icade, nous avons travaillé sur des solutions. C’est un exercice hopepunk, voire solarpunk [termes qui s’opposent à celui de cyberpunk, présentant des univers futuristes particulièrement sombres et pessimistes, ndlr]. Icade est un promoteur à capitaux publics, avec des enjeux d’intérêt général et de développement du territoire chevillés au corps, dont l’objectif est de réfléchir à la ville vivable et heureuse en 2050. Comme pour la Red Team, nous avons donc travaillé avec des experts : architectes-urbanistes, anthropologues, sociologues, et nous sommes allés loin dans les solutions techniques avec les experts opérationnels d’Icade. Le lecteur doit avoir envie de vivre dans cette ville, même s’il la trouve un peu bizarre.
Mais j’ajouterai que ces avenirs lumineux imaginés ici ne sont pas technosolutionnistes, ce qui était très déstabilisant pour une équipe d’auteurs de science-fiction qui a l’habitude de verser dans des idées du genre « Demain, il y aura des robots partout, on ira conquérir Mars ». Dans l’approche d’Icade, il y a bien des technologies futuristes, mais on prend aussi en compte les transformations du monde, la limitation des ressources, les solutions fondées sur la nature. Entre le délire de la smart city à l’américaine et le modèle inquiétant de la safe city chinoise, il y a un modèle européen et français de la fabrication de la ville.
Lloyd Chéry, en tant que spécialiste de la science-fiction, que retenez-vous de ce travail mené sur des éléments pour une fois très réels ?
Lloyd Chéry : J’ai appris beaucoup de choses sur le monde de 2050. Je n’étais pas particulièrement porté sur l’anticipation et la prospective en tant que genres littéraires. En science-fiction, j’aime plutôt les space opera, le sense of wonder, le souffle épique. Mais face à des problématiques très humaines, j’ai été interpellé par de nombreuses choses, comme lorsque le démographe Pierre-Marie Chapon nous a appris qu’entre 2030 et 2050, il y aurait plus de seniors que de jeunes en France. De plus, nous avons achevé l’ouvrage au moment de la canicule précoce du mois de mai, et c’est vrai que les bâtiments du futur imaginés dans l’ouvrage posent les bonnes questions. Globalement, il était vraiment passionnant de voir…
Propos recueillis par Rodolphe Casso
Retrouvez cet entretien en intégralité dans le numéro 450 « La nuit » au format papier ou au format numérique

Notes :
1/ Disponible en accès libre sur www.icade.fr/newsroom/2050-l-odyssee-de-la-ville
2/ Ces guerres qui nous attendent, éditions des Équateurs/PSL, 2022.
Couverture : Laurent Duvoux
Illustration tirée de l’ouvrage : Itach, quand le bâtiment devient refuge, crédit : Julien Marie





