Comprendre les enjeux des mégabassines en 6 questions
©PHOTOPQR/OUEST FRANCE/Franck Dubray ; Nalliers ; 26/09/2022 ; Vue aÈrienne en drone d' une Bassine . Les Bassines sont des rÈserves d'eau agricoles gÈantes dans le sud VendÈe sur la commune de Nalliers (Photo Franck Dubray) (MaxPPP TagID: maxnewsworldfive800117.jpg) [Photo via MaxPPP]

Viscéralement dépendante des condi­tions météorologiques et de la bonne santé des écosystèmes natu­rels, l’agriculture est confrontée à la rareté de la res­source en eau et aux effets crois­sants du chan­ge­ment cli­ma­tique sur cette dernière : évaporation et modi­fi­ca­tion du cycle de l’eau, hivers plu­vieux et étés secs. Les réserves de sub­sti­tu­tion, communément appelées « mégabassines » sont présentées comme l’une des réponses pos­sibles à ces dérèglements. Ouvrages arti­fi­ciels destinés à pom­per l’eau des nappes phréatiques en période hiver­nale, le pro­jet de construc­tion de 16 réserves sur le bas­sin-ver­sant de la Sèvre Nior­taise-Mignon divise la pro­fes­sion et les citoyens. Voi­ci deux avis d’experts pour aigui­ser son juge­ment sur ces rete­nues d’eau qui cris­tal­lisent le débat public.

 

Éric FRÉTILLÈRE, exploi­tant agri­cole et président d’Irrigants de France

À quoi servent les mégabassines ?

La zone des Deux-Sèvres a une confi­gu­ra­tion hydro­lo­gique et géologique particulière. Il y a des nappes libres, très peu pro­fondes et qui bougent, et des nappes cap­tives, pro­fondes et qui ne bougent pas. Aujourd’hui, pour pro­duire, il faut de l’eau. Les irri­gants pom­paient dans cette nappe libre en période esti­vale, elle bais­sait donc de façon très impor­tante, ce qui a entraîné des problèmes envi­ron­ne­men­taux. Il a donc été décidé de créer des réserves d’eau. Cepen­dant, ce ne sont pas des zones étanches natu­rel­le­ment. Nous avons donc créé des digues recou­vertes par des bâches pour conte­nir l’eau, qui sont rem­plies uni­que­ment en hiver. D’un point de vue envi­ron­ne­men­tal, la nappe reste à des niveaux plus hauts en période d’étiage, lorsqu’il y a le moins d’eau. Les irri­gants peuvent ain­si conti­nuer à pro­duire grâce à ces réserves.

Qui aura accès à cette res­source et à quelle période ?

Le pro­jet de réserve de Sainte-Soline représente un volume de 628 000 m³ d’eau pour vingt agri­cul­teurs. Cela fait 30 000 m³ par an et par irri­gant, ce n’est pas un volume énorme. Ce sont prin­ci­pa­le­ment des agri­cul­tures fami­liales, de poly­cul­ture et d’élevage. Ces pro­jets ont été proposés à l’ensemble des agri­cul­teurs, mais tous n’ont pas adhéré. Tou­te­fois, ils ne se retrouvent pas lésés. Les niveaux des nappes en période d’été seront plus hauts, puisque les irri­gants ne pom­pe­ront pas dans la nappe. Il n’y a pas d’accaparement de l’eau. Elle est pompée dans une période où elle va vers la mer et n’a pas d’intérêt pour la conchy­li­cul­ture et l’ostréiculture, qui ont des besoins impor­tants en eau en été. En termes de bud­get, les 16 réserves du pro­jet ont été financées à 70 % par l’État. Les 30 % res­tant sont à la charge des agriculteurs.

Quels sont les effets atten­dus sur les struc­tures hydriques et les écosystèmes de ces réserves ?

Dans le cadre d’un fonc­tion­ne­ment nor­mal, les nappes peuvent être très faibles en été. Il y avait donc une répercussion sur l’environnement et les écosystèmes. Aujourd’hui, dans la mesure où on ne prélève plus dans le milieu, on préserve une vie et un écosystème. Pour ma part, j’ai une exploi­ta­tion agri­cole en Dor­dogne où je pro­duis du maïs pour tous les pro­duits de qua­lité du Périgord et j’ai des rete­nues col­li­naires. Ce sont des eaux de ruis­sel­le­ment qui ali­mentent deux réserves, je suis entièrement auto­nome en eau. En cas de forte cha­leur, sur la moindre flaque d’eau, des oiseaux viennent s’abreuver, des insectes tournent autour. Alors que chez un voi­sin qui est en non irrigué, c’est un désert envi­ron­ne­men­tal. Irri­guer une par­celle par­ti­cipe au main- tien de la bio­di­ver­sité, c’est un enjeu abso­lu­ment majeur pour ces territoires-là.

 

 Benoît BITEAU, agro­nome et député européen Groupe des Verts/Alliance libre européenne

À quoi servent les mégabassines ?

Elles servent à irri­guer des pro­duc­tions agri­coles, majo­ri­tai­re­ment du maïs. Et même si les irri­gants ont réduit la sur­face de cette céréale dans leur asso­le­ment, elle représente 45 % du pro­jet. En réalité, quand on décline la part du volume stocké dans les bas­sines dédiées au maïs, on arrive à pra­ti­que­ment 60 %.

Qui aura accès à cette res­source et à quelle période ?

Les attri­bu­tions de volume d’irrigation s’appuient sur ce qu’on appelle la référence his­to­rique, c’est‑à-dire le volume his­to­ri­que­ment consommé par 6 % des agri­cul­teurs. Quand j’entends des ministres dire qu’il n’y a pas de sou­ve­rai­neté ali­men­taire sans irri­ga­tion, c’est par­fai­te­ment insul­tant pour les 94 % d’agriculteurs qui conti­nuent de pro­duire et qui n’ont pas accès à l’eau. En résumé, l’ancienneté l’emporte sur la résilience. Dans les bas­sines, seul 5 % du volume stocké est prévu pour accueillir de nou­veaux entrants. Nous prévoyons donc des équipements qui sanc­tua­risent la situa­tion telle qu’on la connaît depuis trente ans, plutôt que de réinventer une autre forme d’agriculture qui soit plus res­pec­tueuse de la res­source en eau.

Quels sont les effets atten­dus sur les struc­tures hydriques et les écosystèmes de ces réserves ?

Il faut remon­ter à l’époque de l’aménagement du Marais poi­te­vin. Jusqu’à il y a soixante ans, il était aménagé avec des logiques datant de 1599, lorsque Hen­ri IV a demandé aux Hol­lan­dais de venir assécher le marais, afin de le rendre culti­vable. Ils ont répondu à deux enjeux: l’invasion marine, en mon­tant des digues de front de mer, et la pro­tec­tion contre les inon­da­tions de ces zones, qui étaient dédiées à des activités agri­coles. Il y a donc une logique de complémentarité entre deux zones : la zone desséchée, où on pra­tique une agri­cul­ture flo­ris­sante, et celle qu’on appelle le « Marais mouillé », qui est là pour sto­cker l’eau. Il est urgent de la recréer. Depuis soixante ans, les agri­cul­teurs – les mêmes qui réclament les bas­sines – ont accéléré la cir­cu­la­tion de l’eau vers la mer. Ils ont effacé les méandres des cours d’eau pour que ce soit de véritables auto­routes, ils ont comblé les fossés et ont retourné les prai­ries humides ou pâturaient des her­bi­vores. Ça a fait l’objet d’un conten­tieux européen au milieu des années 1990, la France a été épinglée pour sa ges­tion désastreuse de l’eau dans le Marais poi­te­vin, et condamnée à retour­ner 33 000 ha de prai­ries. Nous en sommes à 1 600–1 800. Il faut recréer ces zones stratégiques, afin qu’elles puissent sto­cker de l’eau en hiver, suf­fi­sam­ment long­temps pour obte­nir un rechar­ge­ment maxi­mum des nappes. Nous ne sommes pas contre les bas­sines de façon dog­ma­tique, mais il y a des prérequis. Je rap­pelle tout de même que les premières réalisées en Vendée, qui sont sou­vent présentées comme une mer­veille, viennent d’être épinglées par la cour des comptes régionale des Pays de la Loire.

Lire la suite de cet article dans le numé­ro 431

Pro­pos recueillis par Rodolphe Cas­so et Mai­der Darricau

Une réserve d’eau agri­cole géante à Nal­liers (Ven­dée), en sep­tembre 2022. ©Franck Dubray/Ouest France/MaxPPP

 

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