Le télétravail réduit-il les déplacements ?

Si le télétravail semble devenir une réalité, son impact sur les mobilités et l’organisation urbaine n’est pas simple à évaluer.

Pour bon nombre d’actifs et d’entreprises, le télétravail est longtemps resté un concept abstrait, séduisant sur le papier, symbole d’un monde du travail transformé par les technologies de l’information et de la communication, mais dans lequel on hésitait à s’engager. Les chiffres à ce sujet sont sans équivoque ; en 2019, la Dares, en prenant une définition très souple du télétravail, estimait à seulement 7 % la part des salariés y ayant recours de temps à autre en France.

Malgré une série de lois favorables, la dernière datant de 2018, il aura fallu attendre une crise sanitaire inédite pour que le télétravail sorte de cette relative confidentialité ; s’il révèle à l’heure actuelle et de façon incontestable tout son potentiel, chacun observe en parallèle que son adoption ne vient pas sans difficultés ni tensions. Jamais le télétravail n’avait encore subi pareille mise à l’épreuve, et elle survient au moment où il répond à une urgence – la limitation de la promiscuité sur le lieu d’emploi et dans les transports publics –, très éloignée des attentes placées en lui initialement. À l’origine, le déploiement du télétravail avait en effet fait naître chez les aménageurs et les urbanistes un tout autre espoir, celui de décongestionner l’heure de pointe et de rendre la circulation plus fluide, en particulier dans les grandes villes. Force est de constater que cette ambition n’a jamais vraiment été satisfaite ; avec le recul que nous avons désormais sur le sujet et l’expérience des derniers mois, il est possible d’avancer plusieurs explications. Elles permettent conjointement de réfléchir aux effets que pourrait avoir une adoption significative et pérenne du télétravail – hypothèse désormais plausible – sur les mobilités.

Les actifs ayant recours au télétravail comprennent, pour commencer, une diversité de situations qu’il est bon de rappeler. Le télétravailleur à domicile cinq jours par semaine est en réalité une « espèce » très rare ; chez une majorité de salariés, le travail à distance se pratique occasionnellement ou bien à hauteur d’une ou deux journées par semaine. Si on ajoute à cela que le télétravail s’accompagne, chez un certain nombre, d’un aller-retour vers des lieux tiers (télécentres, espaces de coworking), on aura vite compris que la part de navettes domicile-travail éliminées quotidiennement est, dans les faits, largement inférieure aux 7 % de pratiquants et très insuffisante pour désengorger les grands réseaux à l’heure de pointe.

REDÉPLOIEMENT

L’analyse des effets du télétravail sur la mobilité quotidienne demande toutefois d’élargir la focale au-delà du seul impact sur les trajets domicile-travail. Le travail à distance a certes vocation à éliminer, plusieurs fois par mois, voire par semaine, le déplacement quotidien en moyenne le plus coûteux en temps et en distance, et souvent aussi le plus structurant des agendas individuels et familiaux ; dès lors, cette économie de trajets, qui augmente le temps passé à domicile ou dans sa proximité, produit un nouveau contexte favorable au redéploiement des activités quotidiennes autour du lieu de vie. En assouplissant les contraintes spatiales et temporelles, le télétravail a tendance à faciliter la réorganisation des agendas individuels et la recherche d’une meilleure conciliation des sphères professionnelles et privées, comme aller chercher ses enfants à l’école, ou faire ses courses sur la pause méridienne pour éviter la foule. De nombreux travaux font état de ces réorganisations, qui signifient que le télétravail, s’il supprime des déplacements vers le lieu de travail, en génère toujours de nouveaux. Pour l’instant, la littérature conclut à une atténuation, voire une annulation des gains réalisés sur les trajets domicile-travail.

Le choix modal est un autre aspect que l’adoption du télétravail peut contribuer à faire évoluer, que le déplacement soit professionnel ou bien non professionnel. Le basculement d’un mode à l’autre intervient généralement dans des moments clés de la vie privée ou professionnelle d’un actif, et l’instauration du travail à distance peut en faire partie. La question reste ouverte sur les modes de transport à qui le passage en télétravail profite, toutes choses égales quant au lieu de résidence. Néanmoins, la sortie du dernier confinement a laissé entrevoir des tendances à partir desquelles il est déjà possible de formuler des hypothèses, alors que l’usage des transports collectifs a reculé au profit des modes individuels. Certes, les conditions de circulation à ce moment-là et le risque sanitaire encore présent jouaient en cette faveur, mais le recours à un abonnement de transport sera-t-il toujours la solution privilégiée par les télétravailleurs dans le cas où ils n’auraient plus qu’un ou deux trajets domicile-travail à réaliser par semaine ?

En raison de tous ces effets « rebonds », il est très loin d’être acquis que l’effet du télétravail sur les mobilités quotidiennes soit bénéfique au plan environnemental. C’est d’autant plus vrai que son adoption peut s’accompagner, en parallèle, d’un souhait de mobilité résidentielle. Or, sans que le sens de la causalité soit bien établi, des travaux antérieurs4 ont montré que les télétravailleurs habitent, en moyenne, plus loin de leur lieu d’emploi que les autres actifs. Avec la pandémie, les médias se sont d’ailleurs largement fait l’écho des désirs d’éloignement de télétravailleurs à la recherche d’espaces moins denses et de logements plus grands. Ce scénario, favorable à l’étalement résidentiel et à l’usage de la voiture, ne doit pas être pris à la légère pour les mobilités s’il se massifiait ; cela étant dit, il ne doit pas faire oublier tout ce que les travaux sur les trajectoires résidentielles5 ont apporté à la connaissance du sujet. La relation au lieu d’emploi n’est qu’un facteur parmi beaucoup d’autres pour expliquer l’ancrage territorial des ménages.

Enfin, les réflexions actuelles autour du télétravail ne mettent pas seulement les salariés concernés face à des choix stratégiques, mais également les employeurs. De leur côté, à la crise sanitaire s’ajoute un contexte économique très incertain, encore plus propice à engager les entreprises vers des nouvelles façons de penser leur organisation et leur logique d’implantation. Quelle analyse sera faite des lieux d’activité actuels si le travail à distance devient une option crédible de transformation des organisations ? Les surfaces à bureaux antérieures et les adresses coûteuses seront-elles maintenues en l’état si les locaux deviennent en bonne partie inoccupés ? C’est à ce genre de réflexion que les employeurs se trouvent désormais confrontés, et les réponses qu’ils apporteront ne seront pas sans effet sur les mobilités quotidiennes. La question demeure de savoir si les décisions seront de l’ordre de l’ajustement ou bien d’un changement plus radical. Sans parier sur l’un ou sur l’autre, rappelons simplement que les besoins en équipements, d’accès au bassin de main d’œuvre qualifiée, d’échanges en vis-à-vis, ne vont pas s’effacer aussi rapidement… De la même façon que les technologies d’information et de communication n’ont pas réussi à effacer la tyrannie de la distance, il y a peu de chance que le télétravail entraîne, en tout cas à court ou à moyen terme, une renonciation massive à la centralité, principe toujours très structurant dans les villes d’aujourd’hui.

IMPACT

La période actuelle est propice pour se laisser aller à des projections nouvelles. Quelles seraient les conséquences pour les mobilités si les barrières à la pratique du télétravail se levaient plus facilement et que la part d’actifs y ayant recours régulièrement montait à 15 ou 20 % au lieu des 7 % avant la crise sanitaire ? Les espoirs placés dans le télétravail pour écrêter l’heure de pointe auraient-ils plus de chance d’aboutir ? Rien n’est moins sûr. Pour cela, il faudrait s’assurer que le « vide potentiel » laissé par les télétravailleurs sur les réseaux routiers ne soit pas comblé par les non-télétravailleurs, par un effet de bascule des transports collectifs vers le véhicule particulier. Plus prometteuse certainement est la visioconférence pour la réduction des déplacements liés aux réunions, jurys et autres formations : son adoption massive et rapide avec la crise sanitaire semble avoir séduit bon nombre d’actifs, et fait visiblement bouger les lignes dans les entreprises concernant le caractère indispensable de la présence physique dans bon nombre de cas de figure.

Ainsi l’impact du télétravail sur nos mobilités quotidiennes, pour être bien compris, invite à regarder dans deux directions différentes, tenant compte à la fois de l’évolution des modes de vie des télétravailleurs et de la réorganisation spatiale des entreprises qui le mettent en œuvre. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la recherche a tant de difficultés à proposer des mesures exactes de cet impact.

Il y a plusieurs hypothèses à tester sur le terrain et quelques chantiers de recherche à mettre en œuvre. Mais les raccourcis conduisant à penser que le travail à distance pourrait servir la cause écologique par le simple fait qu’il réduirait le nombre de déplacements ou bien les kilomètres parcourus sont, pour l’heure, de l’ordre de la gageure.

Photo : © Riccardo Milani/Hans Lucas/AFP

Par Anne Aguiléra et Laurent Terral, université Gustave-Eiffel, Laboratoire ville, mobilité, transport (LMVT)

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