Jacqueline Osty, Grand Prix de l’urbanisme 2020

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La paysagiste Jacqueline Osty dévoile la face sensible de son travail. De son enfance au Maroc, elle a gardé le goût de la nature et de l’imbrication du bâti et du paysage. De ses voyages aux États-Unis, elle a rapporté une passion pour les parcs et la topographie. Ces fortes expériences lui servent pour imaginer des paysages urbains de grande ampleur.

 

Où êtes-vous née ?

Jacqueline Osty/Je suis née à Casablanca, Dar el-Beida, autrement dit « la maison blanche ». Je viens d’une famille moitié espagnole moitié française. Ma mère était née en Algérie, à Oran avant que ses parents ne s’installent à Casablanca. Mon père, jeune homme juste avant la guerre, avait décidé, en attendant d’être appelé, d’aller rendre visite à sa sœur qui habitait au Maroc. Il a découvert à vélo et à pied ce pays qui lui a plu. Il y a trouvé du travail et il y a fait sa vie. Je tiens de lui le goût de la nature et celui du voyage, l’indépendance aussi. Il m’a beaucoup appris sur la nature, je parle d’une nature sèche, comparé à celle que nous connaissons en France, verte et luxuriante. Je ne viens pas d’une famille d’artistes. Mon père avait créé son entreprise dans le secteur des assurances.
J’ai fait ma scolarité au Maroc, j’ai passé mon bac à Casablanca, puis je suis partie en France faire mes études. Je voulais aller aux Beaux-Arts à Paris sans avoir une idée précise de ce que je voulais faire. Je savais que ce serait dans le monde de l’art. L’architecture n’était pas mon choix de départ, j’avais plus l’idée de faire de la peinture et de la sculpture. Mon arrivée à Paris à 18 ans, m’a permis de découvrir la vie culturelle, la ville…

Nous vivions dans un pays qui n’était pas le nôtre

Au Maroc, le monde culturel était peu présent dans ma vie quotidienne. Nous vivions dans un pays qui n’était pas le nôtre, un peu en marge. Il n’était pas question de s’impliquer dans la vie politique. Ce pas de côté, le fait de ne pas être pas ancré quelque part, m’a marquée. Nous savions que nous devrions partir un jour. C’est important dans ce que je suis devenue.
Je me suis donc plongée avec voracité dans la vie parisienne.

Ensuite, j’ai eu des périodes de recul où j’ai essayé de retrouver mes racines. Si je suis arrivée en architecture, par une amie, ce n’était pas par choix. Et j’ai adoré le système des ateliers. J’y ai appris à dessiner, je dessinais tout le temps, et à faire des projets, et je trouvais très riche cette idée de mélanger différentes générations, de travailler sur les projets des plus anciens. J’aime ce travail en équipe.
Au bout de deux ou trois ans, je me suis posé des questions, il y a eu une période de flottement. J’avais fait deux cycles d’architecture et c’est alors que j’ai découvert le paysage.
Quand je suis arrivée en France, la section paysage de l’École d’horticulture de Versailles était fermée et l’École de paysage de Versailles a été créée en 1975. J’avais un copain d’atelier qui y est entré. Ce qu’il me racontait me plaisait et, après cinq ans d’architecture, je suis entrée à l’École de Versailles.
L’École d’architecture offrait un enseignement très éclaté, on apprenait les uns des autres, en regardant. Je pensais pouvoir mener de front les deux cursus mais assez vite, je me suis rendu compte que j’avais besoin d’un enseignement plus cadré. Il m’a été donné par la découverte du monde végétal, qui m’a passionnée.

La question du projet, je l’avais déjà abordée dans mes études d’architecture. Mais j’ai découvert des échelles totalement différentes. Dans un projet de paysage, un trait de 5 cm représente 100 m de long. En archi, cela paraît immense ; en paysage, c’est tout petit. Cette notion d’échelle a été une autre découverte.

L’École de Versailles était à ses débuts, elle se restructurait, on a essuyé les plâtres. Je me rappelle des ateliers avec Michel Corajoud (1937-2014) et Allain Provost : un mariage contre nature. Certes, ils avaient la culture du projet, mais ils ne disaient pas la même chose. L’autre enseignant était Bernard Lassus. Il y avait peu d’enseignants et déjà des guéguerres entre professeurs. Moi, j’étais avide d’avoir un enseignement qui me permette de faire mes choix par moi-même.

 

Que reste-t-il du Maroc en vous ?

Jacqueline Osty/ Au Maroc, j’allais au Lycée français, je menais la vie des Européens, marquée par un entre-soi. Comme toute ado, je profitais des plages… Une fois partie en France, j’y suis revenue souvent. Mon père était resté sur place, ma mère était enterrée là-bas, je l’ai perdue quand j’avais 16 ans.
J’ai eu ensuite envie de découvrir ce pays plus profondément, dans les années post-68… Je me suis beaucoup baladée à pied dans l’Atlas. J’ai découvert ces architectures typiques, faites de pisé et de pierres, les ksars. J’adorais l’imbrication de ces villages qui prenaient la couleur des rochers sur lesquels ils sont installés et d’où étaient puisés leurs matériaux : sur un versant, ils pouvaient être rouge, brique, ocre ou violine, et sur l’autre, beige. Tout était inscrit dans un rapport de contrastes extrêmement fort entre une nature sèche et une autre cultivée et irriguée. Ces contrastes me plaisaient, avec ces formes sobres sculptées par la lumière. L’architecture m’a ouvert le regard sur ces paysages et sur le bâti.
Des relevés de souks furent mes premiers plans urbains. Je me rappelle celui que j’ai fait lors du moussem d’Imilchil, qui voit chaque année une ville de tentes s’implanter dans un paysage de montagnes, avec des rues et une organisation très précises.

Et puis, dans mon enfance, il y avait le cabanon. On disait : « On va au cabanon », pour parler de la plage. Le cabanon était un lieu de convivialité très fort où tous les week-ends on se retrouvait avec les copains de mes parents et leurs enfants, dans une atmosphère joyeuse et conviviale. Ce cabanon était plus grand que celui de Corbu ! Pendant la guerre, il y a eu des bases américaines au Maroc, il en est resté ces formes de 5 mètres sur 5, avec des toitures surélevées, perchées au-dessus de paysages incroyables, avec la mer devant soi et le coucher du soleil tous les soirs.
Tout se passait sur la terrasse, à la tombée du jour. C’était cela ma vie marocaine. Comme quoi une unité toute simple peut, selon son emplacement, apporter énormément de bonheur.

Je reste attachée au Maroc. Au début des années 1990, mon père, âgé, l’a quitté, et je n’avais plus de maison. Pendant un temps, j’allais à l’hôtel, mais ce n’était pas pareil. J’y reviens de manière régulière. Le Maroc a énormément changé. Casablanca s’est embellie, il y a les tramways, la ville s’est modernisée, je pense surtout au centre-ville. À côté, il y a ces nouveaux quartiers qui n’en finissent pas, d’une architecture médiocre. Je regarde la ville avec plus de distance, je vais plutôt dans le Sud, mais le lien perdure.
En ce moment, le Maroc me manque. Je suis attachée à mes racines, comme tout le monde est attaché au lieu de son enfance, à moins d’y avoir vécu des moments malheureux.

Avec mes étudiants, je commençais toujours par leur demander d’où ils viennent. Celui qui est de la montagne et celui qui vient de la banlieue parisienne n’ont pas la même histoire. C’est pareil quand je conçois un paysage : je veux pister ce qui fait qu’on est là et pas ailleurs. Il faut donner des repères aux gens. Ce rapport au lointain est important. Il renvoie au paysage mental que nous avons tous en nous.

Propos recueillis par Antoine Loubière et Jean-Michel Mestres

⇒ Extrait de l’entretien publié dans le numéro 419 de la revue urbanisme 

Photo : Jacqueline Osty © Arnauld Duboys Fresney

 

Lire l’intégralité de l’entretien dans notre Numéro 419

 

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