Jean-Marc Borello : « L’échelon territorial est un formidable terrain d’action »

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Plaidoyer pour le rôle de l’économie sociale et solidaire dans les territoires.

Par Jean-Marc Borello, président du groupe SOS, et Chloé Brillon, directrice générale du groupe SOS Action territoriale.

 

Lutter contre les exclusions sous toutes leurs formes est un exercice qui se pratique en lien étroit avec les territoires. Les entreprises sociales et associations de terrain qui œuvrent dans ce sens le savent : l’efficacité de ce type de projet dépend fortement de l’implication des acteurs locaux et de la capacité du territoire à l’absorber. Dans le même temps, la façon dont le territoire s’organise et se conçoit, dans ses espaces et ses villes, est un vecteur en tant que tel d’exclusion ou d’inclusion, d’engagement citoyen, de participation démocratique ou de lien social.

Nous pouvons chercher à rendre la ville plus intelligente, plus facile ; les territoires ruraux plus accessibles, plus attrayants, plus vivants. Le risque étant, comme pour de nombreuses politiques publiques, de multiplier les bonnes initiatives sans leur permettre d’être efficientes faute d’une vision d’ensemble concrète et efficace. Nous portons une conviction : pour qu’un territoire intègre ses habitants et habitantes, il doit être pensé pour les plus fragiles plutôt que pour la « masse ». Il sera ainsi accessible à celles et ceux qui rencontrent des difficultés – qu’elles soient financières, motrices, psychiques, psychosociales… – tout en étant plus accueillant pour les autres. Et cela nécessite de penser un « choc de simplification » dans nombre de nos fonctionnements institutionnels et administratifs.

Les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés en France ne consistent pas à satisfaire de « nouveaux » besoins sociaux et environnementaux, mais à mieux répondre à des besoins reconnus et identifiés, que les organisations et institutions classiques ne parviennent pas à satisfaire pleinement : soins de santé, dépendance, soutien aux populations les plus exclues, formation et réinsertion, engagement citoyen, redynamisation des territoires ruraux…

 

DES RÉPONSES INVENTIVES ET POURVOYEUSES D’EMPLOIS

L’entrepreneuriat social est un vivier de bonnes pratiques pour les acteurs économiques et institutionnels, et une réponse face aux défis sociaux et écologiques que nous traversons. En s’appuyant sur les coopérations, et en conciliant activité économique et équité sociale, l’économie sociale offre une réponse durable aux défis des territoires périurbains ou ruraux. De plus en plus attractifs, ces territoires apportent des défis spécifiques auxquels l’économie sociale et solidaire (ESS) peut fournir des réponses à la fois inventives pour ses publics et pourvoyeuses d’emplois pour les populations.

Depuis trente-cinq ans, les établissements, services, associations et entreprises qui composent notre groupe, agissent sur des problématiques actuelles, en élaborant des réponses innovantes.
Ces bonnes pratiques pour un monde plus respectueux de l’humain et de l’environnement existent. Il suffit de s’en inspirer, et de les déployer à grande échelle sur le territoire.

La désertification médicale et l’insuffisante densité de services de santé de qualité et de proximité sont un enjeu majeur auquel font face de nombreux territoires en France. Au dualisme hôpitaux publics – cliniques privées, il existe pourtant l’entre-deux de l’économie sociale : le privé à but non lucratif (PNL). Ce modèle, qui représente 15 % de la gestion hospitalière en France, concilie services d’excellence et équilibre économique, souplesse et innovation, service d’intérêt général et absence d’actionnariat. Les missions et tarifs des hôpitaux privés à but non lucratif du groupe SOS Santé sont identiques à ceux du secteur public, mais leur statut leur confère des atouts, pour adapter ces établissements avec plus d’agilité à l’évolution des besoins, et permet de tisser des alliances territoriales avec d’autres établissements, pour maintenir des services de soins utiles à la population. Face aux enjeux du vieillissement démographique, l’économie sociale a aussi de nombreux atouts : le groupe SOS Seniors promeut dans ses établissements un modèle économique juste et innovant, permettant un égal accès à un Ehpad, en tenant compte des capacités financières de chacun. Pour cela, nous appliquons un surloyer solidaire, c’est-à-dire des échelons dans les tarifs des Ehpad en fonction des revenus des résidents, permettant à la fois un accès à des services identiques pour tous, et la montée en qualité des services grâce à l’augmentation de l’enveloppe budgétaire (activités physiques adaptées, activités culturelles…). Si la solidarité est au cœur du modèle de l’économie sociale, elle doit alors s’exprimer tant entre les générations, qu’au sein d’une même génération. La performance de ce modèle nous a permis, en tant qu’entrepreneur social, d’innover dans nos structures au service des personnes âgées – à l’image de Seniors Connect, notre service de lien social et d’accompagnement à destination des personnes âgées vivant à domicile et de leurs aidants –, pour réinventer une société de seniors plus autonomes et plus impliqués dans la société. La souplesse et la créativité de l’ESS encouragent des réponses ingénieuses à de nombreux enjeux : le groupe SOS Seniors explore le « béguinage », forme d’habitat communautaire historique des Flandres, en imaginant des résidences multigénérationnelles, à destination des jeunes, des familles ainsi que des seniors désireux d’évoluer dans un espace autonome.

 

DES « PLATEFORMES DE MOBILITÉ »

À l’écoute, depuis 1984, de l’évolution des besoins de la population, nous avons constaté que l’échelon local, et en particulier l’échelle communale, constitue un formidable terrain d’innovations sociales pour s’adapter au plus près des nouveaux enjeux, et relever les défis de notre temps. Notre association Wimoov est par exemple l’inventrice des « plateformes de mobilité » qui permettent à des personnes exclues de retrouver accès à leur mobilité, en levant les freins qu’ils rencontrent dans leurs déplacements quotidiens. L’impact en termes de retour à l’emploi ou de lutte contre l’isolement des seniors – particulièrement dans les territoires excentrés – est extrêmement positif. Le cabinet de conseil Auxilia accompagne quant à lui les élus locaux dans la conception de projets de développement de leurs territoires, afin de capitaliser sur leurs atouts – notamment écologiques – et de faire revenir attractivité et bien-vivre dans ces communes.

Notre groupe a lancé en septembre un nouveau secteur, tourné vers les territoires. Accès aux services de proximité, animation du lien social, engagement citoyen : au travers de la création de ce secteur, notre ambition est de construire des solutions pour développer et améliorer la vie locale. Engagés pour contribuer à résoudre la fracture territoriale, nous portons une attention particulière aux territoires ruraux ainsi qu’aux quartiers concernés par la politique de la ville. L’initiative « 1 000 cafés » contribue à la création ou reprise de cafés au sein de communes de moins de 3 500 habitants qui en sont dépourvus ou risquent de le perdre ; « Quartiers Cafés », un appel à candidatures lancé avec Coca-Cola France, qui vise à encourager, soutenir et promouvoir les initiatives de commerçants en faveur du lien social dans les quartiers prioritaires ; enfin, « Hacktiv » permet la création d’outils numériques d’entraide entre les citoyens pour les collectivités… : au plus près des habitants, groupe SOS Action territoriale développera des modes d’action adaptés aux besoins de chaque commune.

Pourtant, si l’échelon territorial est un formidable terrain d’action, trop d’innovations sociales qui ont fait leur preuve localement ne sont pas déployées à grande échelle, faute d’études d’impact probantes ou de visibilité auprès des décideurs. Fort de ce constat, et aux côtés de partenaires universitaires majeurs – le Cnam, Sciences-Po, Sorbonne Université et l’université Paris-Dauphine-PSL –, le groupe SOS a lancé ces dernières semaines l’Impact Tank, le premier think tank dédié à l’évaluation d’impact d’innovations sociales et environnementales. Ce think tank croisera expertise académique et expérience de terrain pour développer à grande échelle des innovations sociales prometteuses, et inspirera le débat public par une voix opérationnelle, où la comparaison des impacts prendrait le pas sur la comparaison des idéologies. Les premiers sujets valoriseront des innovations « impactantes » sur la prévention de la perte d’autonomie, l’inclusion dans l’emploi, ou la revitalisation des territoires.

L’économie n’a de sens que si elle est au service des femmes et des hommes, dans la diversité de leurs parcours, de leurs âges, de leurs lieux de vie. Les organisations à but non lucratif expérimentent depuis plusieurs décennies et avec succès un mode de gestion professionnalisé et un objectif social et solidaire.
Création d’emplois durables, services aux habitants et aux territoires, transition écologique… sont autant de raisons pour accroître la place de l’économie sociale sur tout le territoire, et offrir ainsi une réponse durable et de proximité aux défis de notre temps.

Photo : Jean-Marc Borello © Groupe SOS 

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