Philippe Madec : « L’approche frugale est déjà à l’œuvre »

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L’architecte urbaniste Philippe Madec est un des pionniers de l’architecture et de l’urbanisme écoresponsables.

 

Quelle est votre vision de la ville « résiliente » ?

Philippe Madec/ La doxa contemporaine regarde la « ville résiliente » comme la solution aux crises planétaires, parce que l’humanité serait majoritairement urbaine (sic). Voilà une double erreur : la première, faire de l’urbain le seul objet de réflexion ; la seconde, considérer la résilience comme un remède.

Il est nécessaire de quitter l’obsession urbaine et revenir à l’établissement humain. Cette notion traduit le terme human settlement, présent de longue date dans les textes anglo-saxons, ou asentamiento humano, en espagnol. Elle désigne l’ensemble des bâtiments, infrastructures et services nécessaires à la communauté humaine pour accomplir ses fonctions en tant qu’organisme social. La notion d’établissement humain s’emploie ordinairement au pluriel : les établissements humains, villes, infrastructures, villages, usines, fermes, maisons, etc. À mes yeux, l’établissement humain est unique, même si sa réalité est plurielle. Il est divers, tout autant territoires, métropoles, villes, villages, bourgs, hameaux, bâtiments que bancs, tout aussi urbain, rural, périurbain que montagnard, littoral ou de plaine, tant communautés, sols que climats. Revenir à l’établissement humain permet de mettre fin à ces oppositions stériles entre urbain, périurbain et rural, notamment.

Quant à la résilience, en urbanisme, c’est devenu un mot fourre-tout, un mot-valise. Au point de considérer que la mutation exprime une résilience, alors que la mutation est l’essence même du mécanisme urbain. La résilience a un effet pervers : on soigne les symptômes, effets catastrophiques d’une conception urbanistique héritée des modernes, on s’en contente sans s’attaquer aux raisons de la crise.

Quelle vision avez-vous du périurbain, aujourd’hui accusé de tous les maux ?

Philippe Madec/ Il faut faire un deuil radical du modernisme et de sa conception machiniste du territoire qui séparait toutes les fonctions urbaines, forte de cette certitude que la machine ferait le lien. Il faut s’attaquer à l’actuel aménagement du territoire si discriminatoire, qui induit tant de déplacements contraints chaque jour, qui met en avant la performance des moyens de transport plutôt que la vie des habitants. Il faut aussi s’attaquer à l’agriculture industrielle qui demande toujours beaucoup de terres, vend ses productions au-delà des frontières et nous pollue à coups de pesticides.

L’avenir est à l’établissement humain et à l’équité entre ses territoires. Penser les métropoles comme un objet ou une fin en soi revient à s’attacher l’une des manifestations urbaines les plus fragiles sans se doter des moyens de la réparer. Elles possèdent une empreinte écologique catastrophique, ne produisent pas ce qui est nécessaire à leur vie (alimentation, biens et services, énergie, eau), ni au traitement de leurs déchets ; elles ne sont pas aptes à accueillir les leurs. On dit qu’elles créent une aire d’influence urbaine, alors qu’elles dépendent du périurbain et du rural, qu’elles résultent des territoires alentour.

L’équité territoriale est la dimension spatiale de la justice sociale. Elle possède la capacité à mettre en œuvre l’exigence de rupture indispensable pour répondre aux enjeux de notre siècle. Elle fait appel à des valeurs (différence, justice, réparation, parité de traitement et d’accessibilité), pas seulement à des statistiques et des zonages, vers la solidarité entre les territoires, l’égalité des chances dans le développement, l’équilibre entre l’agriculture et le bâti vers une agriculture vivrière de proximité, l’attention apportée aux habitants et aux territoires les plus démunis.

Pour parvenir à la rupture écologique nécessaire, nous devons engager tous les territoires. Non plus dans une logique de dépendance, mais d’interdépendance, articulés par des relations réciproques et équitables. Valorisons les mécanismes de solidarité territoriale aujourd’hui invisibles. Et pour y parvenir, nous ne ferons pas l’économie de réinventer les gouvernances, entre vision globale et solidarités interlocales, de repenser le jeu des acteurs à toutes les échelles du territoire, le tout vers une équité territoriale et non pas une égalité, cette utopie uniformisante, aveuglante. L’échelon régional est celui où se pose et où peut se résoudre la question de l’équilibre des territoires, celui d’une possible relation écoresponsable entre les différentes expressions de l’établissement humain. La biorégion est l’étendue complexe où se pensera et se réalisera véritablement notre avenir apaisé.

Quels changements mettez-vous en œuvre dans votre pratique professionnelle ?

Philippe Madec/ Depuis la fin des années 1980, nous maintenons nos manières de faire. Tant en architecture qu’en urbanisme, nous travaillons à toutes les échelles depuis les bourgs (en cours : Montagrier, 523 hab.) jusqu’aux villes moyennes ou grandes (en cours : Amiens, Bordeaux, Dijon, Pacé ou Issy-les-Moulineaux). Nous coordonnons des équipes très pluridisciplinaires, favorisons les démarches de participation citoyenne, et recherchons les ressources locales tant physiques qu’humaines.
C’est la base.

Au cours des années 1990, nous faisions notre travail sans expliquer que nos choix étaient écologiques. Nous n’avons pas eu accès aux projets significatifs. Il a fallu attendre 2002 pour que nous soyons invités sur des sujets tels que l’extension de l’école d’architecture de Lille ; à partir de la publication de la HQE 1996/97, les choses ont changé grâce à l’État, aux Régions et aux Villes. Mais seulement jusqu’en 2007 et la crise des subprimes. Pendant les dix années qui ont suivi, la crise financière a eu bon dos ; quand il fallait trouver des économies, c’était toujours sur la part environnementale. Depuis ces trois à cinq dernières années, les choses changent : les valeurs défendues depuis trente ans infusent. Elles changent grâce à des maîtres d’ouvrage qui sont en quête d’urbanisme et d’architecture écoresponsables. Dans les six derniers mois, nous avons entendu deux maîtres d’ouvrage nous demander : « Quelle innovation n’avez-vous pas entreprise et que vous aimeriez réaliser dans notre projet ? » Il aura fallu plus de trente ans pour entendre cette question.

Vous êtes l’un des initiateurs du Manifeste pour une frugalité heureuse. Que mettez-vous derrière ce terme ?

Philippe Madec/ En janvier 2018, avec l’ingénieur Alain Bornarel et l’architecte auteure Dominique Gauzin-Müller, nous avons coécrit le Manifeste pour une frugalité heureuse & créative. Architecture et aménagement des territoires urbains et ruraux. En juin 2020, il y a 9 548 signatures. Elles arrivent chaque jour.
Frugalité vient de frux, frugis, le fruit en latin. La frugalité est « la récolte des fruits de la terre », selon l’acception étymologique d’Apulée.
Elle est bonne quand elle est mesurée, heureuse pour la terre alors indemne et pour les êtres qui la font, justement rassasiés.

Elle est devenue une ambition éthique des concepteurs et des réalisateurs de l’établissement humain pour qui la ressource (sa protection, son bon usage, sa bonne récolte) s’avère un enjeu essentiel. Elle est fructueuse (même racine étymologique) et se nourrit de richesse, comme l’entendait le Club de Rome dans le rapport Facteur 4, « deux fois plus de bien-être en consommant deux fois moins de ressources » :
– abondance de solutions concrètes pour répondre spécifiquement à chaque projet : agir et penser, de mille manières, avec la nature, même en se mettant hors-la-loi si nécessaire pour faire avancer la loi ;
– conforts de conditions de vie pour tous et surtout pour les plus démunis, comme demandait avec engagement le rapport Brundtland et comme le confirme le Nouvel Agenda urbain d’Habitat III ;
– profusions retrouvées des ambiances et des architectures adaptées aux différentes sociétés, aux cultures et aux climats si variés ;
– amples variétés des matérialités et des procédés constructifs qui permettent d’écarter la triste monoculture contemporaine (construction en béton, procédures de ZAC) avec des réponses adaptées et proportionnées.

La frugalité heureuse est le modus operandi pour y parvenir.
Elle ouvre une brèche.
Par exemple, pour consommer deux fois moins de ressources, commençons par questionner le besoin de les mettre en œuvre. En mots de bâtisseur : « Faut-il encore construire ? » En Ile-de-France, au début de l’année 2020, 1 300 000 m2 de bureaux sont en chantier, alors que dans cette même région 4 500 000 m2 de bureaux croupissent vides. Et je ne parle pas des logements vides. Dès à présent, avant tout projet, il convient de se poser la question : « Faut-il construire ? » Ne peut-on pas réhabiliter ? Ou réhabiliter et étendre ? Et si, finalement, toutes les hypothèses ont été étudiées et que la construction s’impose, mais alors, seulement, bâtissons. Mais de manière frugale, mieux avec moins.

Quelles innovations privilégier ?

Philippe Madec/ Il faut nous attaquer aux causes des crises, pas seulement à leurs expressions. S’il y a une innovation, une massification des actions toutes liées, cela passera par la culture, par la construction d’une culture partagée de l’action écoresponsable, savoirs et savoir-faire du projet économe en matière, en technicité, en énergie et en territoire. Chaque année, plus nombreuses, des réalisations exemplaires de bâtiments et d’aménagements « basse technologie », avec une approche participative aux besoins des sociétés, prouvent que l’approche frugale est non seulement souhaitable, mais possible, déjà mise en œuvre à toutes les échelles de nos interventions.

En ce sens, les résultats des différents OFF du DD sont exemplaires depuis 2012. Ils ont en commun d’envisager un nouveau rapport au territoire. À l’image de l’agriculture écologique, ces projets s’attachent à un terroir par une récolte heureuse des richesses locales tant physiques qu’humaines. Elles organisent l’espace en un écosystème, gommant les limites de l’espace de l’humain et du non humain au sein de sociétés, de géographies et de climats variés.

Jean-Michel Mestres

Photo : Philippe Madec © Nateworld

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