Valérie Mancret-Taylor : « L’objectif pour 2021, c’est 600 000 ménages aidés »

MANCRET-TAYLOR Valérie Mme
Directrice générale de l’Agence nationale pour l’amélioration de l’habitat (Anah).

 

La rénovation énergétique et l’amélioration de l’habitat privé constituent une composante essentielle de la lutte contre le changement climatique.

Quel regard portez-vous sur le parc de logements privés en France ?

Valérie Mancret-Taylor/ Le regard que je porte, et qui est largement partagé, est que le parc privé représente 85 % du total des logements en France. Même si la production neuve, aussi bien du côté du logement social que du logement privé, reste importante, elle ne correspond qu’à 1 % du renouvellement du parc global chaque année. À l’Anah, nous estimons que 85 % du parc de 2050 est déjà là. Les enjeux d’amélioration de ce parc existant sont donc très importants.
Cette conscience de l’importance de l’existant est de plus en plus forte au niveau des territoires et des villes, mais aussi des citoyens eux-mêmes.

J’ajoute un élément très important : 5,5 millions de propriétaires du parc privé sont éligibles aux aides de l’Anah, soit un tiers des propriétaires occupants de notre pays. Ce parc privé a une fonction d’accueil très forte des ménages modestes et très modestes.
Dernier élément plus conjoncturel : la crise sanitaire a rappelé l’importance du logement.
C’est lui qui a permis d’organiser le premier confinement au printemps et le deuxième à l’automne, de télétravailler pour nombre de salariés, mais aussi de mettre en évidence des problèmes pour d’autres personnes, parce que leurs logements sont suroccupés ou parce qu’ils ne sont pas de qualité. Le logement qui a toujours été une valeur refuge au plan économique l’est encore plus au plan social et sanitaire. Il est un élément central de l’intégration sociale, de la santé et de la dignité individuelle.

 

En termes qualitatifs, pouvez-vous fournir une appréciation globale ?

Valérie Mancret-Taylor/ Ce parc est très hétérogène. Nous comptons toujours environ 4,8 millions de passoires thermiques en France. Et l’appréciation de l’habitat indigne varie aussi fortement selon les territoires. Il y a des chevauchements entre les deux caractérisations, mais on ne le découvre qu’au moment où l’on intervient et où l’on peut mesurer la convergence dans ce mal-logement, à la fois au titre de l’indignité du logement et de sa mauvaise isolation.
Une grande caractéristique de l’évolution du parc privé est la forte progression du pourcentage de propriétaires. L’Anah a ciblé les propriétaires bailleurs avant de s’intéresser aux propriétaires occupants.

 

Comment analysez-vous cette dualité ?

Valérie Mancret-Taylor/ Quand l’Anah est créée en 1971, elle ne s’occupe que des propriétaires bailleurs. Elle ne va intervenir auprès des propriétaires occupants qu’à partir de la loi SRU, en 2000, au moment où la prime à l’amélioration de l’habitat, destinée aux propriétaires occupants – mesure-miroir de l’aide de l’Anah aux propriétaires bailleurs – est intégrée dans ses aides. À partir de cette date, l’Anah va s’occuper des deux types de propriétaires.
C’est seulement à partir de 2010, à la suite du Grenelle de l’environnement et aux refontes des aides et à leur intensification en faveur de la rénovation énergétique, que l’agence va développer un prisme propriétaires occupants, notamment modestes et très modestes.

C’est important de le dire. Cela donne un reflet plus exact du rôle de notre agence dont nous allons fêter les 50 ans, pour comprendre comment ses missions s’adaptent en fonction des évolutions sociétales et des politiques publiques. Le Fonds d’amélioration de l’habitat a été créé en 1948, en même temps que la loi dite « de 48 », pour accompagner les propriétaires bailleurs et les faire bénéficier d’un fonds pour financer les travaux. C’était le « pendant » des enjeux de la Reconstruction d’intervenir sur le bâti existant.

Les propriétaires bailleurs ont été énormément accompagnés pendant un demi-siècle pour pouvoir améliorer leur logement.
Il y a eu de vrais résultats.
Ensuite, les pouvoirs publics ont constaté un écart entre les aides aux propriétaires bailleurs et celles aux propriétaires occupants, d’où la demande adressée à l’Anah en 2000 de s’occuper des deux. Puis le sujet de la rénovation énergétique au titre de la transition écologique est devenu extrêmement prégnant.
Au même moment s’est exprimée la volonté de cibler les aides de l’agence sur ceux qui en avaient le plus besoin, donc les propriétaires occupants modestes et très modestes.

À cet axe très social vient se greffer un axe très écologique, lié aux politiques environnementales et de lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui conduit à rééquilibrer les publics ciblés : il ne faut pas seulement aider les propriétaires occupants modestes et très modestes à émettre moins de gaz à effet de serre, mais bien tous les propriétaires, puisque par définition ils logent des personnes, parfois avec des revenus modestes. Et il convient également de prendre en compte les copropriétés puisque, dans l’évolution de la propriété immobilière en France, on a assisté ces dernières décennies à un développement très fort de la copropriété.

 

Est-ce que la crise actuelle n’offre pas une chance historique de faire partager la culture de l’intervention sur l’existant ?

Valérie Mancret-Taylor/ Je partage cette idée d’une chance historique. Le parc existant n’est pas apparu tout d’un coup. Il est là depuis longtemps. Simplement, ce n’est pas un axe d’intervention prioritaire et, pour ne parler que des architectes, leur formation sur ce thème reste encore faible. Mais les nouvelles générations d’étudiants sont en quête de ces savoirs et certaines écoles d’architecture mettent en place des modules pour former les étudiants aux enjeux d’intervention sur l’existant. Ces enjeux sont à la fois économiques, financiers, techniques, environnementaux et sociaux, parce que l’intervention sur l’existant s’effectue très souvent en milieu occupé ; donc il faut prendre en considération les habitants.

Bref, il y a aujourd’hui un énorme marché autour de la rénovation énergétique et de l’amélioration de l’habitat privé existant, auquel certains professionnels se sont insuffisamment intéressés.
D’autres acteurs ont occupé le terrain… Repositionner des professions sur des enjeux qualitatifs et sociaux passe par la formation initiale et continue.

 

Comment convaincre les ménages de se lancer dans les travaux, notamment ceux de la rénovation énergétique, qui leur apparaissent difficiles à mener ?

Valérie Mancret-Taylor/ C’est en effet compliqué de convaincre un ménage de s’engager dans une démarche de travaux. Même si c’est un sacerdoce de réaliser des travaux chez soi, les ménages ont de plus en plus conscience que l’amélioration du logement et sa qualité sont extrêmement importantes. Quelques chiffres concernant l’amélioration de l’habitat au sens large, dont la rénovation énergétique, en témoignent : en 2015, l’Anah a aidé 50 000 ménages ; en 2019, 155 000 ; et en 2020, sans doute 200 000. Cette progression est à rappeler et saluer. L’objectif pour 2021, c’est 600 000 ménages aidés. Cette cible est atteignable, car la crise sanitaire a renforcé la prise de conscience, et parce qu’une communication est organisée pour faire connaître des aides qui sont de plus en plus simples à mobiliser et qui s’adressent à tous.
La capacité à mobiliser les ménages sur ces sujets est réelle.
L’Anah finance d’ailleurs l’assistance à maîtrise d’ouvrage pour accompagner les ménages dans leur démarche de travaux.

 

Au niveau des collectivités ne retrouve-t-on pas un problème semblable – mais à une autre échelle – de déficit de l’ingénierie ?

Valérie Mancret-Taylor/ Je rappelle que, depuis les années 1970, l’Anah conduit avec les territoires des contractualisations pour mettre en œuvre des Opah ou des PIG – 750 programmes sont en cours actuellement en France. L’agence a aujourd’hui un panel d’interventions qui est arrivé à maturité. Nous accompagnons les collectivités à la fois pour financer les chefs de projet, dans le programme « Action cœur de ville » (ACV), dans le plan « Initiative Copropriétés » (PIC) et bientôt dans celui « Petites villes de demain ». Nous cofinançons avec les collectivités leurs études pré-opérationnelles, à savoir la connaissance du parc et celle de son occupation, ainsi que le suivi et l’animation des programmes.

L’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) se mobilise également et a créé un centre de ressources pour accompagner les collectivités territoriales en matière de revitalisation et d’intervention sur les quartiers anciens, donc sur le bâti existant. La Caisse des Dépôts – Banque des Territoires cofinance des chefs de projet et des bureaux d’études à destination des collectivités territoriales, notamment dans le programme ACV.

Bref, toutes sortes de dispositifs et de moyens sont mis en œuvre pour permettre aux collectivités de monter progressivement en compétence. Ces programmes nationaux ont été initiés entre 2017 et 2018, avec des résultats déjà probants : dans le programme ACV, l’Anah a déjà subventionné 33 000 logements et accompagné 150 collectivités locales dans le financement de leur chef de projet. Mais les Programmes locaux de l’habitat (PLH) restent très inégaux en matière de traitement de l’habitat privé, même si on constate une évolution qualitative au fil des ans.

 

Quels sont les défis auxquelles l’Anah va être confrontée dans les prochaines années ?

Valérie Mancret-Taylor/ Nous l’avons évoqué : la France reste encore marquée par une culture de la construction neuve. La recherche de la complémentarité entre le neuf et l’existant dans les politiques de l’habitat au sens large nécessite d’être persévérants et de savoir valoriser ce qui se fait bien. La nécessité de faire évoluer le parc existant pour répondre aux attentes du XXIe siècle implique aussi des interventions lourdes sur le bâti. Dans cette perspective, l’Anah a adopté deux nouveaux outils pour relever ce défi : la Vente d’immeuble à rénover et le Dispositif d’intervention immobilière et foncière, qui permettent de faire intervenir des opérateurs parapublics (HLM, SEM, EPL) sur des immeubles entiers pour les transformer. Un autre défi est celui des matériaux, je pense évidemment aux matériaux biosourcés, qui nécessitent de la pédagogie dans leur utilisation, mais aussi de s’assurer que leur production sera suffisante par rapport aux besoins. Dernier grand défi : celui de l’accompagnement des ménages pour les guider dans leur démarche de travaux.
Il faut que le conseil soit au rendez-vous.

Fondamentalement, nos enjeux sont ceux d’un développement soutenable, corollaires des objectifs de « zéro artificialisation nette » (ZAN), de revitalisation territoriale, de transition écologique et énergétique des territoires, en phase avec les conclusions de la Convention citoyenne pour le climat sur les axes habitat, logement, mobilité, énergie. Le rôle de l’Anah est particulièrement important dans l’accompagnement des collectivités, car l’intervention sur la ville existante est une composante essentielle de la lutte contre le changement climatique.

Propos recueillis par Antoine Loubière et Jean-Michel Mestres

Photo : Valérie Mancret-Taylor © Alessandro Silvestri

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