Roland Castro, infatigable agitateur

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L’architecte Roland Castro, créateur de « Banlieues 89 », inventeur du remodelage des grands ensembles, missionnaire du Grand Paris, revisite son parcours.

 

Où êtes-vous né ?

Roland Castro/ Je suis né à Limoges, en octobre 1940, après l’exode, ce fameux épisode qui a vu de nombreux habitants du Nord descendre vers le sud. Assez vite, mes parents se sont installés à Saint-Léonard-de-Noblat, une petite bourgade à côté de Limoges. Je suis en vie grâce aux habitants de ce village de France. Le général de Gaulle faisait une distinction entre la France et les Français ; ici, les Français ont été la France. Quand je dis ça, normalement, je me mets à pleurer parce que j’ai une dette monstrueuse à l’égard de mon pays. Le Limousin a été la terre d’un des plus importants foyers de résistance, marqué par la personnalité de Georges Guingouin, magnifique communiste, et où la directrice de l’école de Saint-Léonard-de-Noblat, qui m’a accueilli, a été reconnue comme Juste parmi les nations. J’y ai été placé en pension à 2 ans et demi, ce qui n’était pas une excellente idée et m’a coûté cher en psychanalyse – c’était un peu tôt pour être enlevé à sa maman. Mais ces gens ont été magnifiques, ordinairement magnifiques.

Je ne gardais de Saint-Léonard-de-Noblat qu’un vague souvenir et j’y suis retourné récemment. C’est un bourg ancien et commerçant, très joli, où les anciennes « fortifs » ont été remplacées par ce que les habitants appellent « le périphérique » : 4 500 habitants et un périphérique… J’ai revu l’endroit où la directrice de l’école a planqué les enfants juifs qu’elle avait recueillis, à 100 mètres de chez mes parents. Je n’y suis pas resté longtemps. La première fois, j’y suis allé avec ma sœur, qui avait douze ans de plus que moi, j’ai tellement hurlé qu’elle m’a ramené chez mes parents. Le lendemain, ils m’ont remis à l’école, mais c’était absurde et, finalement, je suis resté avec eux. Comme tous les parents juifs, ils faisaient cela pour protéger leurs enfants. Voilà pourquoi j’aime bien Limoges, sa gare, un monument formidable, même si je connais mal la ville.

Mais je suis plutôt de Saint-Léonard-de-Noblat. C’est un endroit très important pour moi. J’ai deux concurrents célèbres qui ont un lien avec Saint-Léonard : Gainsbourg, lui aussi réfugié sur place, et Poulidor, qui y a vécu et qui y est mort.

 

Qui étaient vos parents ?

Roland Castro/ Avant-guerre, à Paris, mon père était représentant de commerce. À Saint-Léonard, il est allé se faire embaucher à l’usine de porcelaine. En entrant, il a salué tout le monde : « Bonjour, Messieurs. » On lui a répondu : « Ici, c’est pas “messieurs”, c’est “camarades”. » Cette usine fabriquait beaucoup de porcelaine et les ouvriers passaient leur temps à la casser pour éviter que les Allemands ne prennent tout.

À la Libération, nous n’avons pas pu réintégrer l’appartement dont nous étions locataires. Beaucoup de familles juives ont connu cette situation. Avant de pouvoir récupérer notre 38 m2, rue Dulong, nous avons habité chez le frère de mon père, rue de Montreuil. On m’a fait sauter deux classes, je ne sais plus lesquelles. Le directeur de l’école de la rue Titon, proche de la rue de Montreuil, avait envoyé à celui de l’école de la rue Legendre une lettre dithyrambique à mon sujet. Je me souviens de ma mère, à ma grande honte, montrant cette lettre à tous les commerçants du quartier, en me désignant du doigt. Mon père a connu alors des difficultés et il est devenu vendeur chez Dreyfus, au marché Saint-Pierre, à Montmartre. Quant à ma mère, elle était devenue colporteuse.

Elle allait vendre des fermetures Éclair chez les Arméniens qui travaillaient pour les juifs du Sentier. Elle m’emmenait souvent dans sa tournée, à Alfortville, Issy-les-Moulineaux ou Garges-lès-Gonesse. Cela a été ma première fréquentation du Grand Paris. Pour moi, la banlieue a été d’abord ces lieux étranges, ces pavillons dans lesquels il y avait des familles arméniennes et des machines à coudre. On y fabriquait des jupes et des chemisiers. Je me souviens des Arméniens trimbalant partout leurs balluchons noirs, même dans le métro. Je me suis vite émancipé de mes parents. Ma première rencontre sérieuse avec la pensée a été la lecture des Nourritures terrestres de Gide, l’année du bac. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Ces Nourritures m’ont fait arrêter de réviser, alors que nous étions au mois de mars. Je voulais « vivre ». Ma rupture avec mes parents date de là.

Mon espace privé a toujours été l’espace public

Finalement, j’ai eu mon bac à 15 ans, j’en étais très fier. À l’époque, les résultats étaient annoncés publiquement, en commençant par les mentions « Très bien » puis en descendant ; évidemment, je n’ai pas eu de mention. Mon nom est arrivé à la toute fin : « Reçu avec l’indulgence coupable du jury, Roland Castro ». En philo, j’étais passé avec un examinateur qui a voulu rattraper tout ce qu’il pouvait : il m’avait demandé de lui parler de mon professeur de terminale, au lycée Condorcet, Olivier Revault d’Allonnes (1923-2009), un personnage formidable très important dans ma vie. Un autre enseignant m’a marqué, Monsieur Lobry, mon prof de maths en 6e et en 5e, au collège Condorcet. Résistant, il avait refusé de prêter serment à Pétain et s’était retrouvé montreur d’ours dans les foires. Il faisait des imitations extraordinaires. C’était un anarchiste, un vrai, un personnage formidable.

Il y a dans cette période un évènement théorique important : l’appartement de mes parents, rue Dulong, était tout petit. 38 m2 pour trois pièces et quatre personnes.
Je n’avais qu’un fauteuil-lit. La pièce la plus grande était l’entrée, qui ne servait à rien. C’est là que j’ai mesuré l’importance de la ville. Je n’avais aucun endroit à moi, même pas pour cacher mes affaires. J’ai découvert les bistrots. Mon espace privé a toujours été l’espace public. Cette passion de la ville s’est installée vite, elle était consubstantielle à ma manière d’être un jeune lycéen, puis un étudiant. À l’occasion d’une conférence d’architectes à Beaubourg sur ce thème, j’ai revisité mon territoire : du Petit Condorcet au Grand Condorcet, à Saint-Lazare.

Pour moi, le plus beau bâtiment du monde était le Rex, le cinéma des grands boulevards. J’avais aussi repéré un très beau bâtiment d’Henri Sauvage avec des bow-windows, à proximité de la rue Saint-Lazare. C’était mon univers de déplacement. La rue de Rome, que je prenais quatre fois par jour, était traversée par le chemin de fer. On voit d’ailleurs toujours les arrières des immeubles, qui sont des « Portzamparc » involontaires. J’adore cette vue sur la voie ferrée et j’ai été très influencé par elle. D’ailleurs, j’adore les collages, j’ai réussi à faire des bâtiments qui changeaient à chaque cage d’escalier ou presque, un peu comme on raconte une histoire. J’avais déjà un peu mon vocabulaire et le monde qui allait être le mien.

Propos recueillis par Antoine Loubière et Jean-Michel Mestres

⇒ Extrait de l’entretien publié dans le numéro 418 de la revue urbanisme

Photo : Roland Castro © François Darmigny

 

Lire l’intégralité de l’entretien dans notre Numéro 418
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